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Enquête à Constantine

L'apprentissage de la langue arabe et française dans un quartier populaire de Constantine durant l'été 2006

 

Un étrange petit magicien, une ancienne citadelle haut lieu passé d'une vie pacifique entre les trois religions monothéistes, 32 ou 35 enfants de 8 ans à 13 ans, un quartier populaire marqué par les « événements » des années 90 entre l'armée et le GIA, 10 animateurs et deux jésuites. Nous sommes à Constantine, au Nord-Est de l'Algérie, cette ville de roche et de vent, aux nombreux ponts enjambant les précipices. Pour couronner le tout, ce diocèse garde la mémoire avec Annaba, de notre cher saint Augustin !

Constantine fut longtemps un lieu de coexistence pacifique entre juifs, chrétiens et musulmans. Aujourd'hui, les juifs ne sont plus là et les chrétiens une poignée, dans une église majoritairement constituée de religieuses et de religieux. Et pourtant, comme dans Asterix, une petite communauté jésuite tient bon au milieu de cet océan musulman et ce depuis près de 150 ans ! C'est à l'appel d'un compagnon jésuite fraîchement débarqué, Damien de Préville, que je me suis retrouvé dans ce train de nuit d'Alger à Constantine rempli de militaires en permission. Damien est rarement à court d'idées... Après seulement quelques mois passés à suer sur les 28 lettres de l'alphabet arabe, il décide de monter un camp d'apprentissage de la langue arabe et française dans un quartier populaire de Constantine comme il l'avait auparavant fait en France, à Mulhouse ou Saint-Denis.

L'idée est simple : sensibiliser les enfants de quartiers défavorisés à l'expression écrite par le jeu. Le rêve de Damien : qu'ils apprennent sans s'en rendre compte et prennent plaisir à lire et s'exprimer par écrit ! Le challenge était cependant de taille : Il est hors de question de monter un tel projet sans passer par une association algérienne d'éducation sous peine d'être taxé de prosélytisme… Ce fut fait ! Comment alors trouver les 30 heureux élus avec qui nous passerons ces deux semaines ? Une colonie de vacances avortée nous amènera plus d'enfants du quartier qu'il n'en faut… Et les animateurs ? Via son groupe de soutien scolaire et la bibliothèque Dilou de Georges Carlioz, Damien « recrute » quatre-cinq jeunes algériens. Les cinq autres viendront comme par magie du quartier le premier jour.

Les journées étaient partagées en deux temps : le matin de 8h30 à 11h30 les enfants nous retrouvaient pour des activités, des jeux, des exercices le tout dans un imaginaire un peu biscornu !

Il paraîtrait qu'un petit magicien venant de France aurait sauté d'un train aux alentours de Constantine pour se lancer à la recherche de l'eau magique qui permet de concocter une potion d'invisibilité et une potion pour apprendre à parler l'étrange langue des Constantinois !

Un envoyé du Wali (responsable administratif local alias Francis Gouin) vient même personnellement demander aux enfants d'enquêter sur le sujet. Leurs recherches les emmènent faire une visite en train, à se lancer à la rencontre des étranges « Spourouks » et enfin à boire l'étrange eau magique du « Mridj ». L'après-midi en revanche servait à relire, entre animateurs, l'expérience vécue chaque matin. Une amie de la communauté est venue par trois fois donner une coloration plus psychologique à ces temps. C'était aussi l'occasion d'écrire un couplet de la chanson que nous chantions en arabe chaque matin, racontant les péripéties de notre petit magicien, et de reprendre dans les cahiers des enfants des bouts de récits écrits par leurs soins, pour en faire un chapitre de l'histoire que nous vivions chaque jour.

Rien ne manqua le dernier jour pour fêter la fin de l'activité : des sketchs écrits et joués en arabe et en français par les enfants devant les parents et invités, des gâteaux et de la « gazouze » (des sodas !). Puis ce fut un flot quasi ininterrompu de larmes et embrassades entre les enfants et les animateurs ! Au sommet de cette fête, nous avons pu donner à chaque enfant le résultat de leur travail de groupe : un véritable livret en arabe et en français accompagné de leurs dessins pour illustrer le tout ! Au-delà de cette expérience d'animation, ce temps fut pour moi une réelle rencontre avec l'Algérie et ceci de l'intérieur. Rencontre d'une culture et d'une histoire qui ne peut nous être insensible à nous français. Rencontre d'une jeunesse un peu perdue qui ne voit pas grand chose de son avenir entre des études éternelles ou le chômage. Rencontre d'une religion parfois destabilisante qui parle même de « musulman en dehors de l'Islam » (comme nous parlerions de chrétien anonyme).

Grégoire Le Bel s.j.

 

 

Pour en savoir plus :

> Télécharger le livret livre "El Gammas"

> Voir l'album photo

> La communauté jésuite de Constantine

> Jésuites au Maghreb : pour quelle mission ?

> Le site internet des jésuites en Algérie

> Le groupe des deux rives