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La consolation
Les racines bibliques de l'expérience ignatienne
Nicolas Rousselot, sj

Supplément au N°530 - 48 pages
13 € (+1€ de port)
Revue Vie Chrétienne
47, rue de la Roquette 75011 Paris


 

Aujourd'hui, l'émotion, le coup de coeur, le plaisir peuvent faire prendre des décisions qui engagent des choix de vie,des amitiés ou des liturgies. L'affectif et l'émotionnel deviennent des valeurs-phares qui peuvent servir de mode de gouvernement.

Ignace de Loyola a fait un grand pas en humanité quand il a prêté attention aux mouvements intérieurs qui le traversaient. Il a mis sa sensibilité comme un porche à l'expérience de Dieu. Son intelligence de la Parole de Dieu et sa rigueur intellectuelle ont permis de donner des racines à ce qu'il va appeler la consolation.

Nicolas Rousselot ouvre les pages de l'Ancien et du Nouveau Testament qui fondent la consolation. L'expérience du prophète Isaïe est inscrite dans lelivre de la consolation » et fait découvrir le 'Consolateur; Dieu lui-même qui vient avec Jésus nous consoler et donner l'Esprit Saint consolateur. On se retrouve au centre de l'amour trinitaire... Un beau parcours biblique qui donne du goût à vivre, enraciné dans la Parole.

Nicolas Rousselot est entré prêtre dans la Compagnie de Jésus. Il a travaillé auprès d'étudiants et de jeunes couples en région parisienne. Il travaille au Centre La Baume à Aix en Provence. Avec un langage simple et une écoute attentive, il fait bien le lien entre une sensibilité émotionnelle de la jeune génération et les racines de l'expérience chrétienne.

 

Introduction de l'auteur

En ouvrant un livre de la Compagnie de Jésus, le lecteur est étonné d'apercevoir au gré des lignes, un mot étrange, quasiment absent du vocabulaire chrétien courant : le mot « consolation ».

Même s'il est étrange, ce mot « consolation » est aimé des disciples de Saint Ignace de Loyola. Bien des chrétiens savent que ce mot a été forgé par le prophète Isaïe, employé par tant de témoins de la Bible, et par Jésus lui-même. Pour les ignatiens, ce mot a été choisi pour nommer rien de moins que les visites de l'Esprit dans l'âme humaine, apportant dans leur sillage une plus grande paix, une plus grande joie, une plus grande force, un bonheur durable (note 1). Pour Ignace, ce mot est aussi essentiel à la vie spirituelle, que le mot « bonheur » l'est à l'expression d'une vie réussie.

Nous comprenons ainsi pourquoi, au risque de paraître étrange, ce mot revient sans cesse dans les écrits des premiers pères de la Compagnie , suggérant ce qu'ils ont de plus cher, au creux des difficultés de la mission : cette source de « joie intime, de paix dans le jugement » qui les habite,  « cet attrait, cette lumière, cet élan qui conforte» (note 2) . L'histoire entière de la Compagnie de Jésus pourrait être résumée ainsi : comme les apôtres après la Pentecôte , les premiers compagnons sont partis à travers le monde pour « aider les âmes », en leur proposant d'expérimenter, de mille et une manières, ce qu'ils ont eux-mêmes éprouvé : la consolation spirituelle, afin que le Règne vienne. Aujourd'hui, les disciples de St Ignace continuent donc d'employer ce mot, envers et contre tout, et tant pis s'il consonne avec la dévotion désuète du XIX°siècle ou, plus encore, avec la boutade des marxistes accusant volontiers la religion d'être l'opium du peuple, l'amère consolation des malheureux.

Ignace, bien sûr, n'a pas inventé le terme. A son époque, le terme « consolation » était dans l'air du temps. Le fameux livre de l'Imitation de Jésus Christ, qui eut sur lui une si profonde influence au cours de la grande retraite de Manrèse, parle abondamment au livre troisième, de la consolation intérieure (note 3). Mais, les historiens de la spiritualité reconnaissent que si Ignace reprend le terme, il le comprend d'une toute autre manière que les gens de son temps. Sa compréhension revient aux sources de l'enseignement prophétique et de la théologie de l'alliance. Ayant appris par lui-même combien il est facile de confondre l'action de Dieu et ce qui est ressenti intérieurement, il se refuse à identifier la consolation spirituelle avec la possession d'un bien divin agréable, un bien-être permettant de traverser les épreuves d'ici-bas, après s'être élevé au-dessus des souffrances de ce monde. Dans cette nouvelle compréhension, la consolation n'est donc pas un bien mais un moment. Moment de pure gratuité qui ne peut être recherché pour lui-même (conviction partagée avec bon nombre de spirituels, dont T. A. Kempis, l'auteur de l'Imitation ). Moment qui n'est pas un but en soi, mais un instant de pure grâce pour dialoguer avec l'Ami, pour comprendre où et quand se mettre à sa suite, et recevoir la force de le faire.

Les historiens pourraient dessiner l'arbre généalogique de la tradition de la consolation spirituelle, dans laquelle s'insère le père Ignace. L'Espagne de son temps, sous les auspices de Charles Quint, bénéficiait des trésors de la spiritualité de l'Europe du Nord, celle-ci baignant dans le grand courant de la Devotio Moderna ; elle-même tributaire, pour une part, du mouvement franciscain redécouvrant l'humanité du Christ, lui-même redevable de la tradition monastique de la lectio Divina ; elle-même héritière par Cassien de la spiritualité des pères du désert d'Egypte et des pères alexandrins ; puisant leur source en St Paul et en St Jean, eux-mêmes accueillant la nouveauté évangélique dans le creuset du judaïsme isaïen.

Dans cette petite étude, nous voudrions permettre au lecteur de revenir à la souche de cet arbre généalogique pour mieux comprendre le sens de la consolation spirituelle. Son histoire est peu connue. Elle est précieuse car elle peut nous aider à comprendre combien la spiritualité ignatienne est solide, tout simplement parce qu'elle puise à la racine des mots de la Bible.

 

Un autre extrait : Tenir ferme

Quand Ignace de Loyola est entré dans l'univers biblique, on peut penser qu'il a médité longuement les passages où le peuple de Dieu se trouve consolé. Il a certainement été sensible au fait que le Seigneur donne la consolation en le guidant et le fortifiant , pour le disposer ensuite à de nouveaux projets. La consolation n'est pas seulement la récompense promise à la fidélité. Elle est une aide pour correspondre aux appels de Dieu. Elle permet de dégager un chemin pour le Seigneur   (Is 40). La pédagogie divine, telle qu'Ignace a pu la lire dans l'Ecriture, avec l'usage patient de la succession des alternances de consolation et de désolation, a sans doute fait écho à sa propre expérience. A la suite de Paul particulièrement, il a saisi que, dans le régime de la Résurrection, la consolation précède désormais la désolation. Il ne s'agit plus de passer de la tristesse à la joie, mais de la joie à la joie, en traversant, dans la mort du Christ, toutes les morts du monde. Mais nous croyons que c'est l'immense respect que Dieu témoigne à sa créature, en lui prodiguant la consolation avec tant de discrétion, de douceur et de délicatesse qui marque le plus la vision d'Ignace : l'empreinte du dialogue trinitaire dans ce contact quasi sensible de Créateur à créature. [...]

Si Dieu parle au cœur (Is 40,2), il se montre donc « affectif », affecté, se laissant toucher et touchant sa créature, faisant en sorte qu'elle puisse « goûter » qu'elle est, bel et bien, compagnon du Christ (He 3,14). Ainsi, non seulement, la créature peut tenir ferme dans l'épreuve, mais elle peut aussi avancer sans crainte à travers le désert, et connaître une certaine légèreté, voire une allégresse. Cet état de bonheur spirituel, bonheur durable, est ce que nombre de nos contemporains espèrent, chrétiens ou non. Tout porte à croire, en effet, que la consolation spirituelle est ce trésor impossible que beaucoup recherchent sans le savoir : ce climat de paix, de joie, de force, qui dure. Tout porte à croire aussi qu'un grand nombre de chrétiens ont quitté l'Eglise sur la pointe des pieds, ces dernières décennies, notamment parce qu'ils n'avaient pas trouvé la consolation qu'ils cherchaient plus ou moins confusément. Des grands spirituels, Ignace de Loyola est sans doute le moins méfiant de tous envers les facultés de l'affectivité humaine, étant capable d'identifier un moment spirituel authentique à travers différentes ondes de choc affectives. Pour lui, la personne en son entier est invitée à rencontrer Dieu, y compris la sensibilité et l'imagination, facultés qui faussent pourtant si facilement compagnie. Ces dernières, comme les autres, sont à accueillir comme des dons de Dieu. Certes, leur accueil doit se faire avec soin, non seulement du fait de leur versatilité, mais parce qu'une fois réconciliées avec la mémoire et l'intelligence, comme nous l'avons dit, elles peuvent conduire le croyant à discerner sûrement sa mission apostolique.

Aujourd'hui, l'Eglise est donc pressée par ses enfants prodigues comme par ses fils aînés, de trouver les moyens de redonner chaleur et spontanéité à ses assemblées, de renouveler un grand nombre de ses prédications difficilement audibles pour des auditeurs sevrés d'images. Elle se sait invitée à valoriser la dimension corporelle, la démarche personnelle, ou festive en foule. Elle ne peut faire abstraction de la forte attente de plaisir dans la vie spirituelle, l'aspiration à une communication immédiate avec Dieu, le désir enfin d'une conversion inscrite dans un itinéraire où se marque clairement la différence entre un « avant » et un « après ». [...]

notes

note 1 A. Demoustier, Vers un bonheur durable, Supplément de Vie Chrétienne, n°366, 1992

note 2 J. W. O'Malley, Les Premiers Jésuites, Christus-DDB-Bellarmin, 1999, p. 124 (la citation est de J. Nadal)

note 3 Thomas A. Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, Mame, 1966, livre III, 7, p. 96

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Pour en savoir plus :

> Le site de la Revue Vie Chrétienne pour acheter ce supplément

> La communauté Vie chrétienne

> Les Exercices spirituels

> La maxime ignatienne d'Hevenesi

> Le livre : La joie de croire du Père Varillon

> La Messe qui prend son temps