Le rythme de
développement poursuivi par la Chine depuis près
de trois décennies est un phénomène sans
précédent. Aujourd’hui encore,
le niveau de satisfaction des citoyens devant l’accroissement
continu de leurs revenus comme leur confiance dans le futur restent
très élevés (…)
Et pourtant, une question lancinante demeure :
la Chine s’achemine-t-elle vers la fin de ses « Trente
Glorieuses » ? En d’autres termes, la période
qui s’étend approximativement de 1979 à 2009
n’apparaîtra-t-elle pas a posteriori comme une période
unique dans l’histoire du pays et même du monde, mais
aussi comme un exercice périlleux fondé sur un modèle
en voie d’épuisement, qui laissera la Chine en proie
à des problèmes structurels qu’elle aura le
plus grand mal à aborder et à résoudre ?
En tout état de cause,
il est clair que la Chine se trouve désormais à
un tournant, et que la façon dont l’équipe
dirigeante négocie les prochaines étapes peut précipiter
la Chine dans une crise structurelle ou, au contraire, l’aider
à entrer sans trop de dommages dans une nouvelle dynamique.
(…)
Observée
d’Europe, la perspective est quelque peu différente :
l’émergence de la Chine est vécue comme une
chance et, tout autant, comme un lourd défi pour la bonne
gestion de la gouvernance mondiale : d’un côté,
cette émergence favorise une multipolarité plus
effective ; la Chine et les autres grandes puissances savent identifier
des intérêts communs et coopérer sur nombre
de dossiers internationaux ; l’acuité même
des problèmes que pose à la Chine le rythme de son
développement la rend sensible à la nécessité
de créer des coalitions sur des défis globaux. Mais
en même temps, la Chine privilégie une approche « multipolaire »
sans être toujours « multilatérale »
de la coopération internationale ; l’opacité
de ses politiques comme la nature de son régime n’en
font en rien un modèle de bonne gouvernance ; ses politiques
environnementales, la manière dont elle joue de son influence
en Afrique ou encore sa répugnance à entrer dans
un débat de fond sur les déséquilibres économiques
globaux soulèvent des inquiétudes fondées
; enfin, le rythme et les méthodes de son ascension peuvent
menacer la recherche concertée d’une meilleure gouvernance
mondiale au moins autant qu’ils la favorisent.
L’État-Parti
chinois se débat dans un entrelacs de contraintes et d’objectifs
souvent contradictoires. Au plan interne, la solution
« idéale » pour réaliser l’équilibre
des contraires est exprimée par la formule de « société
harmonieuse » (hexie shehui). La résolution
de l’équation internationale est, quant à
elle, résumée dans le principe de l’« ascension
(ou développement) pacifique » (heping jueqi
ou heping fazhan). En même temps, réaliser tout à
la fois une « société
harmonieuse » et un « développement
pacifique », en d’autres termes
optimiser contraintes externes et tensions internes, se révèle
être une opération très malaisée.
La spécificité des problèmes
que soulève, pour la Chine d’aujourd’hui, la
gestion concomitante des contraintes internes et externes est
un fait désormais assez largement reconnu. À titre
d’exemple, The New Global Puzzle constate que les
deux questions critiques soulevées par l’ascension
chinoise concernent respectivement le caractère « soutenable »
(durable) de sa croissance et les priorités de ce pays
en tant qu’il agit comme acteur global. Deux questions liées,
puisque les défis environnementaux
et sociaux vont absorber durablement l’attention des dirigeants
et peser sur sa stratégie sécuritaire. En réciproque,
le développement chinois pose des défis inédits
à l’ordre international tel qu’il se présente
encore aujourd’hui..(…)
Lorsqu’on appréhende comme un tout
ses ambitions et ses contraintes, la Chine peut apparaître
engagée dans un exercice d’équilibriste –
ce qui est paradoxalement rassurant : mieux vaut un éléphant
en équilibre « sur une toile d’araignée »
comme le veut la chanson qu’en train de dévaster
un magasin de porcelaines… L’équilibrisme
comme méthode de gouvernement, tel est
du reste le pari sous-jacent à la célèbre
formule de Deng Xiaoping énoncée au départ
de la politique de réformes et d’ouverture :
on traverse une rivière en tâtant les pierres avec
le pied, une à une. La formule a un sens implicite évident :
un retour en arrière est toujours possible, ce qui favorise
l’acceptation des mesures les plus audacieuses par ceux
qui a priori y rechigneraient. La prestation d’un équilibriste
ne peut pourtant s’opérer que sur une corde bien
tendue entre deux piliers solidement arrimés. La tension
qui rythme la politique chinoise, la façon dont s’ajustent
contraintes internes et objectifs externes me semblent pouvoir
être exprimées par la formule suivante : la
Chine hésite entre deux paradigmes – Chine brune
ou Chine verte – et elle avance dans l’espace virtuel
dessiné par ces deux options. (…)
Le paradigme « brun »
correspond à un ensemble d’attitudes aisément
repérables. Le maintien à tout prix d’une
croissance très forte est garant de l’affirmation
de la Chine comme future superpuissance, et les coûts environnementaux
et sociaux associés au type de développement qui
nourrit cette croissance passent au second plan. Le rôle
que la Chine est appelée à jouer est exalté,
et rappelées les humiliations passées, lesquelles
justifient plus encore la volonté du pays à (ré)entrer
dans la plénitude de ses attribution. Troisième
point, un fort contrôle social est nécessaire pour
éviter la retombée dans l’anarchie ; la prééminence
est donnée au Parti pour assurer l’ordre, la continuité,
la croissance et le prestige international ; les principes
léninistes de contrôle social par l’État-Parti
au moyen de courroies de transmission demeurent intangibles. Enfin,
la défense nationale a une importance primordiale, le concept
de sécurité est perpétuellement étendu,
et la priorité est donnée au renforcement de l’armée ;
le caractère sacré de l’impératif de
réunification avec Taiwan et des sacrifices que la Chine
est prête à consentir pour accomplir cette tâche
est périodiquement rappelé.
À l’opposé,
le paradigme « vert » peut
être caractérisé comme suit : en premier
lieu, le constat des ravages environnementaux soufferts par la
Chine ces vingt-cinq dernières années est établi ;
à ce constat sont associées la croissance des inégalités
sociales comme la difficulté de couvrir les besoins fondamentaux
de la population pauvre (éducation et soins de santé
primaires). En second lieu, faut renforcer l’espace laissé
à la société civile (médias, associations)
pour lutter contre la corruption, prévenir les désastres
environnementaux (ou autres) dus au manque de transparence et
de bonne gouvernance, et pour libérer les initiatives qui
permettraient de remédier aux déséquilibres
sociaux devant lesquels l’État est impuissant. Par
ailleurs, les intentions pacifiques de la Chine sont affirmées,
ainsi que son désir de jouer un rôle positif dans
l’arène internationale et de participer à
la construction d’un ordre international plus juste. (…)
Bien évidemment, ces deux paradigmes,
qui s’opposent à peu près terme à terme,
se présentent rarement à « l’état
pur ». Ce qui frappe l’observateur de la scène
culturelle, politique et sociale chinoise, c’est au contraire
à quel point ces modèles traversent les groupes
et même les individus – et pourtant sont repérés
et parfois énoncés comme « principes
régulateurs » des choix qui se présentent
devant la Chine. Par bien des côtés, les débats
qui se jouent dans l’espace qu’ils dessinent reprennent
ceux apparus déjà dans les années 1920 et
19303, débats longtemps gelés de par les intempéries
politiques et qui reprennent aujourd’hui leurs contours.
À cet égard, les deux colorations ici utilisées
ont bien un arrière-fond « politique » :
la couleur brune renvoie à
une forme de « national-capitalisme » telle
qu’elle a marqué l’histoire de l’Amérique
latine par exemple, et la couleur verte a une connotation écologique
et mondialiste.
« Chine brune » et « Chine
verte » désignent des idéal-types, elles
dessinent des constellations d’attitudes et de choix, non
pas vraiment des coalitions culturelles ou politiques. Dans une
logique qu’une facilité rhétorique me fait
ici qualifier de yin-yang, toute personne ou groupe placé
sur un positionnement vert semble aussi retenir dans son discours
et sa psyché un certain nombre d’options brunes –
et l’inverse est tout aussi vrai. Pour faire usage d’une
autre comparaison, chaque acteur du développement chinois
a tendance à déplacer différemment le curseur
entre ces deux points, et il est amené à en modifier
la position en fonction de l’urgence et de la nature des
défis qu’il a à affronter au cours du temps.
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