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Un Livre de médiasèvres

publications des facultés jésuites de Paris

Vatican II
sous le regard des historiens

Colloque du 23 septembre 2005
Centre Sèvres - Facultés Jésuites de Paris

Collection Théologie N°136
Sous la direction de Christoph Theobald

TABLE DES MATIÈRES

Mise en perspective par Christoph THEOBALD, s.j. ........... 3

L'Histoire du Concile Vatican II : Problèmes et perspectives
Giuseppe ALBERIGO ....................................................... 25

Relecture et évaluation de l'Histoire du Concile Vatican II
d'un point de vue ecclésiologique
Hervé LEGRAND, o.p. ........... 49

Des missions à la mission Étienne FOUILLOUX ......................... 83

Une histoire qui témoigne du reflux du thème du laïcat ?
Gilles ROUTHIER ......................... 95

La place de la vie religieuse Christiane HOURTICQ, aux ...... 127

Le Concile Vatican II : un enjeu d'interprétation
Michel FÉDOU, s.j. ...................................................... 137

 

MISE EN PERSPECTIVE

TRANSMETTRE L'HISTOIRE DE VATICAN II
OU/ET COMMENTER SES TEXTES ?
Un débat nouveau sur la réception du Concile

Christoph THEOBALD, s.j. Centre Sèvres - Facultés jésuites de Paris

La parution de la version française de l'Histoire du Concile Vatican II en 2005 fut l'occasion du colloque dont nous sommes heureux de présenter ici les Actes. Le vendredi 23 septembre, quelques semaines avant le quarantième anniversaire de la clôture du Concile, cinq des vingt-sept collaborateurs de cette oeuvre monumentale se retrouvaient au Centre Sèvres pour la présenter au public français. Là même où, en 1988, avaient eu lieu les premiers pourparlers l'envisageant, s'ouvrait un débat sur son orientation globale sans oublier quelques questions plus régionales mais hautement significatives : le traitement de la mission de l'Église, la position du laïcat et de la vie religieuse. Une assistance nombreuse s'était déplacée pour célébrer à la fois le Concile et l'achèvement de l'ouvrage qui veut en transmettre les enjeux. Il s'agissait notamment de rendre vivant l'événement que fut Vatican II pour les générations qui ne l'ont pas vécu et auxquelles appartiennent les étudiants du Centre pour lesquels cette journée se situait au milieu de leur session de rentrée universitaire, précisément consacrée à l'événement conciliaire et à sa réception.

Dans ce volume, on trouvera tout d'abord la présentation des cinq tomes de l'Histoire par leur maître d'oeuvre, le professeur Giuseppe Alberigo, directeur de l'Istituto per le science religiose de Bologne. Pour mesurer les difficultés et comprendre les enjeux de ce projet ambitieux, il fallait le situer dans la lignée des grandes études historiques sur les conciles, inaugurées à l'époque de Léon XIII et dont émergea l'Histoire du concile de Trente écrite par Hubert Jedin ; il fallait aussi préciser les problèmes spécifiques que pose la documentation immense du concile le plus prolixe de la chrétienté et définir l'objet propre d'un tel parcours par rapport aux commentaires des premières décennies postconciliaires ; il fallait encore rassembler les découvertes que le travail interdisciplinaire a permis de mettre en relief, avant de réfléchir au tournant herméneutique que produit cette historicisation du Concile, tant du point de vue de recherches à venir que dans la perspective d'une réception créatrice. Cette belle présentation ne remplace certes pas la lecture des cinq tomes mais en constitue une très appréciable introduction.

Il revenait ensuite au professeur Hervé Legrand, de l'Institut catholique de Paris, de relire l'ensemble de l'oeuvre et d'interroger la perspective adoptée. N'ayant pas participé à son élaboration, il était le mieux placé pour apprécier, en ecclésiologie et grand connaisseur du Concile, l'arrière-plan épistémologique qui sous-tend la plupart des contributions de l'Histoire et de proposer une sorte de contrepoint. Je reviendrai à son hypothèse qui met en valeur la volonté des auteurs de proposer leur récit comme moyen privilégié de transmission de l'événement conciliaire en tant qu'événement évangélique, tandis qu'il revendique pour l'ecclésiologie « le droit et le devoir de prévoir que l'histoire subséquente se fera autour de textes », qu'elle aura donc besoin d' « une histoire doctrinale précise de la genèse des textes » (1) . Notons d'ores et déjà que les exemples d'interprétations inexactes de tel passage conciliaire dans des commentaires postérieurs ou que certaines controverses actuelles qu'il apporte en appui le conduisent à formuler la thèse que la juste réception de Vatican I paraît plus urgente que la réception de Vatican IL La reprise de la centralisation romaine après le dernier concile révèle en effet le peu d'attention portée par celui-ci à l'aggiornamento institutionnel qui aurait dû correspondre à ses intuitions ecclésiologiques.

Ce débat de fond sur les rapports entre historiens du Concile et ecclésiologues et donc sur leur place respective dans le processus de réception devait ensuite être concrétisé par le traitement de quelques thèmes particuliers et en quelque sorte transversaux. On lira dès lors les contributions d'Étienne Fouilleur, professeur d'histoire contemporaine et maître d'oeuvre de la version française de l'Histoire, sur le Décret Ad gentes, de Gilles Routhier, professeur de théologie pratique à l'Université de Laval, sur le thème du laïcat, et de la théologienne Christiane Hourticq sur la place de la vie religieuse au Concile. Ces trois thématiques ont certes été choisies en fonction de la session de rentrée des étudiants. Elles sont cependant tout autant révélatrices de la genèse des textes et de la difficile gestion de la soi-disant « seconde préparation » du Concile que de questions de fond comme celle de la mission au coeur de l'ecclésiologie de Vatican II ou de la place - à redéfinir - de certains acteurs par rapport ou dans l'assemblée conciliaire mais aussi dans l'histoire subséquente.

Avec l'apport de Michel Fédou, professeur de théologie et président du Centre Sèvres, nous revenons à l'événement conciliaire et à sa profondeur théologale. Michel Fédou fait sienne la thèse fondamentale qui est sous-jacente à l'Histoire de Bologne : le concile est un « événement » ,plus important et plus riche que le corpus de ses décisions. Il ne s'est donc pas exprimé de façon exhaustive dans celles-ci. Le concile est ici interprété dans une perspective théologique, avec l'espoir de pouvoir ainsi s'orienter parmi les lectures ultérieures de Vatican II et de prendre position par rapport à elles. Michel Fédou souligne donc les deux dimensions majeures de l'événement, à savoir une nouvelle conscience de l'historicité de l'Église et une nouvelle compréhension du lien entre pastorale et théologie au sein de l'assemblée conciliaire, et s'interroge sur l'expérience théologale dont elles sont le reflet ou l'expression : « si le concile a été l'événement exceptionnel qu'il a été - en dépit de toutes les difficultés qui en ont marqué le cours -, c'est à la mesure de l'expérience qui a été alors faite de l'auto-communication de Dieu et de sa présence à l'histoire humaine » (2). Reprenant l'intitulé d'un des écrits célèbres de Rahner, « Chalcédoine, fin ou commencement », il montre que l'interprétation juste de Vatican II ne se mesure pas seulement à la fidélité littérale aux textes mais implique que l'on communie à l'expérience théologale qui fut celle des Pères conciliaires.

(1) Cf. infra p. 63.
(2) Cf. infra p. 146.

 

I - L'ÉVÉNEMENT ET LE CORPUS CONCILIAIRES DANS LA RÉCEPTION DE VATICAN II

Le colloque dont on vient de présenter le parcours a donc le mérite de poser avec grande clarté les termes d'un débat de fond relativement nouveau ; débat d'autant plus important aujourd'hui que les cinq tomes de l'Histoire se trouvent depuis peu, et au moins en langue allemande, en voisinage avec cinq tomes d'un nouveau commentaire des textes conciliaires : le Herders theologische Kommentar hum Zzveiten vatikanischen Konzil qui succède aux célèbres volumes du Lexikon für Theologie und Kirche (LThK) de la fin des années soixante et qui est publié par neuf rédacteurs sous la direction du professeur Peter Hünermann de Tübingen 3 , un des collaborateurs de l'Histoire de Bologne. La controverse porte moins sur les questions classiques de l'épistémologie de l'histoire du catholicisme, du christianisme ou de l'Église - Hervé Legrand en dit l'essentiel dans sa contribution a - mais sur la place de l'historicisation des conciles, et du concile Vatican II en particulier, dans le processus de leur réception : est-ce l'événement conciliaire (et son récit historique le plus fidèle) qui détermine ce processus ou est-ce autour des documents et de leur interprétation, éclairée par leur genèse, que doit se faire l'histoire post-conciliaire ? Alternative sans doute à nuancer, mais qui ne peut éviter de refluer sur la compréhension même de Vatican II: de quel ordre est son unité comme événement historique et comme corpus et quel est le rapport de ces deux termes ?

La position de Giuseppe Alberigo est claire. Rappelant les « compromis récurrents auxquels on a fait appel dans l'élaboration des textes », il énonce le principe herméneutique suivant : « C'est la nature même de ce concile et de ses textes finaux de circonscrire la signification de tels compromis. En effet, le concile comme tel, en tant que haut fait de communion, de confrontation et d'échange, est le message fondamental qui constitue le cadre et le noyau de la réception. Les décisions conciliaires sont rassemblées et interprétées à cette lumière ; ce sont les pièces d'une mosaïque complexe et bariolée qui ne peuvent être lues correctement que comme un ensemble. Leur fragmentation, inspirée ou pratiquée selon une herméneutique du détail, est en contradiction avec la nature profonde de Vatican II » 5 . L 'historien veut pour preuve de ce « rapport ombilical » des textes avec l'événement que « sur le plan doctrinal, les points cruciaux de l'apport conciliaire [...] ne sont pas coextensifs avec un seul texte final du concile, pour important qu'il soit. Ils sont au contraire le résultat synthétique du réexamen global de l'événement conciliaire » 6. Comment d'ailleurs les repérer et les interpréter sans les situer dans une époque de transition, et comprendre donc « cette mutation historique (comme) la cause et le but de Vatican II » ? «On ne pourrait imaginer de "normalisation" politiquement plus habile et plus efficace du concile, que d'en nier la signification historique. Ce serait, écrit-il dans sa conclusion, [...] une façon d'enterrer Vatican II dans la normalité post-tridentine » (7) .

On aurait tort de caricaturer cette position. Bien évidemment, les cinq tomes de l'Histoire font amplement état de la genèse des textes, même si, sur un certain nombre de cas litigieux - et Hervé Legrand en signale quelques-uns -, on aurait pu souhaiter une analyse plus détaillée ou plus soignée. Par ailleurs, le maître d'oeuvre insiste sur l'unité de l'oeuvre conciliaire qui, mise en lumière par l'Histoire, ouvre désormais la possibilité de nouvelles « recherches transversales », tout en maintenant que cette unité n'est pas d'abord d'ordre textuel (8).

De son côté, Hervé Legrand rend un vibrant hommage à la qualité historique du travail accompli par l'équipe de Bologne et n'hésite pas à le situer dans le projet d'histoire totale de l'École des Annales, reconnaissant en même temps l'inter­rogation croyante ou théologique que soutiennent ces quelque quatre mille pages ; « le pari (de l'équipe) étant que le projet le plus historien, celui d'une histoire la plus globale possible, serait

(3) Herders theologische Kommentar hum ,zweiten vatikanischen Konzil, 5 tomes sous la direction de P. Hünermann et de B. J. Hilberath, Fribourg, Herder, 2005.
(4) Cf. infra p. 50-58.
(5) Histoire du Concile Vatican II, t. V, 761 sq (je souligne).
(6) Ibid., 762 et 279.
(7) Ibid., 777sq.
(8) Cf. infra p. 42sq.

 

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Pour en savoir plus :

> Vatican II sous le regard des historiens

> Un livre de Médiasèvres :
La vie religieuse apostolique depuis Vatican II - Un témoignage de Michel Dortel-Claudot

> Le Centre Sèvres, Facultés jésuites de Paris

> Recherches de Sciences Religieuses (R.S.R.)