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actualités > 2006 > éloge du métissage à La Réunion
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Eloge du métissage
à La Réunion

par Christophe Kerhardy
Intervention orale au cours
de l'Assemblée des jésuites de France fin 2005

Hier matin, nous avons commencé la journée en reprenant l'hymne « Pèlerin des océans ». François Euvé nous a fait naviguer dans un sous-marin sans périscope : le Centre Sèvres. Il y a 5 ans, j'ai quitté ce lieu, où l'on sonde les grands fonds, pour poursuivre le voyage en outre-mer. Je passais donc des grands fonds vers une petite terre émergée.

Sur la couverture de l'annuaire de la Province de France on peut lire Provinciae Galliae  : un survol rapide de ce catalogue nous montre que nous débordons de cet espace, j'y reviendrai. A la Réunion , nous continuons une histoire commencée il y a 160 ans, et je pourrais ouvrir ma figure libre par ces mots : « En ce temps là, la revue Etudes n'existait pas... ». En 1844, lorsque les jésuites débarquent à la Réunion , les navires négriers livrent encore leur cargaison humaine : nous sommes loin de l'image idyllique de ''l'île intense'' au parfum de vanille. Le peuplement de l'île avait débuté dans la violence.

Tombes de jésuites au cimetière de la Ressource

Dans cette histoire violente, il y a un premier mouvement de liberté. Des esclaves s'échappent à travers la forêt primaire, ils escaladent les remparts et se réfugient dans les hauts de l'île. La toponymie d'aujourd'hui nous le rappelle : Cilaos, Salasy, le Tampon, Mafate, ces noms des hauts sont tous d'origine malgache. J'ai la chance de desservir une partie du cirque de Mafate : comme au temps des marrons, il n'y a pas de route dans le cirque, je dois marcher plusieurs heures pour rejoindre les villages. Dans les bas , la litanie est différente : St-Denis, St-Pierre, St-Paul, St-Philippe, Ste-Suzanne, St-André : une véritable muraille de saints qui surveillent le littoral : le danger vient de la mer ; et comme, en pays créole, deux protections valent mieux qu'une, on avait ajouté des canons prêts à tirer sur les Anglais. Aujourd'hui les canons sont rouillés, mais l'idée de la double protection demeure : dans l'esprit de beaucoup, Jésus se combine avec autre chose. Malgré des statistiques imprécises sur le sujet, on peut penser que si plus de 80 % des Réunionnais sont chrétiens, à peu près 30 % sont malabars, auxquels il convient d'ajouter les musulmans !

Les premiers jésuites qui débarquent à la Réunion n'ont pas l'intention d'y demeurer : la reine de Madagascar a interdit aux jésuites de s'installer sur la grande île, ils attendent que cet interdit soit levé. Dans cette attente, ils font venir des jeunes Malgaches. Avec eux ils apprennent la langue, fabriquent une grammaire, traduisent les évangiles, mettent au point un catéchisme… : en attendant leurs titres de séjour, les outils nécessaires à l'évangélisation seront prêts. Aujourd'hui ce sont plutôt les Malgaches qui rencontrent des difficultés pour obtenir ces titres de séjour. Cette première implantation à la Réunion se poursuivra finalement à Madagascar, avec les fruits encourageants que nous connaissons aujourd'hui. Il en reste un cimetière perdu au milieu des champs de cannes où reposent près de 30 jésuites. Chaque année à la Toussaint , les tombes sont reblanchies et fleuries par des mains inconnues… Il vaut mieux satisfaire les ancêtres. Dans le dernier caveau, en 1996, on a déposé Jean de Puybaudet, jésuite français chassé de Madagascar et exilé à la Réunion. Cet homme, très engagé dans l'apostolat social, s'était fait embaucher comme coupeur de canne. A Piton Goyave, sa case en bois sous tôle était presque un taudis. Avec lui repose le frère malgache, Toussaint Rasafisolo, enterré en 2000.

Ce que je crois, à travers ce que je vois, c'est que l'on ne reste pas dans la mise en relation violente des peuples pour la simple raison que Dieu est présent en toute l'humanité. Et c'est ce que je voudrais dire au fond dans cette figure libre.

Quand les jésuites s'installent à la Ressource , l'esclavage n'est pas encore aboli dans les plantations. Nos pères ouvrent une école et des ateliers pour les jeunes Malgaches : ce n'est pas encore le Marais, l'AFEP, le CISED ou Dynaméca, mais ça y ressemble : la Compagnie formait des jeunes pendant que d'autres les exploitaient. Dans les hauts , les marrons rejoints par des petits blancs sans fortune apprennent à vivre ensemble. Cette Réunion des hauts est pauvre mais elle est libre : c'est la condition pour inventer le métissage. Des alliances longtemps impensables deviennent la base de la société actuelle. Une langue nouvelle fait irruption : le créole.

L'abolition de l'esclavage va tarir la première source de main-d'œuvre : on ira chercher aux Indes de nouveaux travailleurs, avec un statut d'engagés. La mise en relation des nations se poursuit donc … Les Chinois vont suivre et s'implanter partout pour le commerce de proximité. La ''boutik chinois'' est une vieille institution qui vit aujourd'hui ses derniers moments. Les gros marchands Gujarati, Indo-musulmans, viendront beaucoup plus tard. Ils ont fêté cette année le centenaire de la mosquée de Saint-Denis. Construite en 1905, elle est donc contemporaine de la loi sur la laïcité … la République en Outre-mer ne vit pas cette coïncidence comme un danger ou une provocation. Dernièrement, la loi sur les signes religieux à l'école a dû être accueillie avec une très grande souplesse ; seules quelques personnes, déboussolés par la culture religieuse ''paï'', s'en sont offusquées. Leur argument était simple : la loi doit être la même pour tous ! Tout le monde connait très bien ce dogme, sauf que pour protéger une sur-rémunération de 43 % on n'hésite pas à invoquer un principe d'exception.

Edward Jeganathan (des Seychelles) - Christian Kerhardy - Jean Naramootoo


Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est l'ampleur d'un grand métissage. L'Outre-mer a réussi le pari de brasser les peuples, les cultures et les religions. On peut y voir une empreinte de l'Esprit et les résultats sont assez surprenants :

** Dans le groupe de dialogue interreligieux, le ''swami advayananda'' représentant la communauté indoue a tous les traits d'un petit blanc des hauts  ; il répondait autrefois au nom de Técher… et il ne cache pas qu'il a troqué son aube d'enfant de chœur contre la robe safran des moines de l'Orient.

** Arul Varaprassadam, lui aussi membre du groupe interreligieux, est un jésuite Tamoul, présent à la Réunion depuis une quinzaine d'années. De temps en temps, il célèbre une messe à l'indienne, accompagné de jeunes danseuses, quelques-unes blondes comme des suédoises mais non moins ravissantes dans leur sari.

** Il y a deux ans, on m'a demandé de présider le pèlerinage de Sainte-Anne. Nous avons parcouru le village sur fond de bombardes et de binious. Sur la façade de l'église, flottait un Gwen a dü , ce drapeau de Bretagne noir et blanc. Etais-je bien encore à la Réunion  ? Le curé de Sainte-Anne, originaire du Morbihan, ne jouait-il pas au recteur breton ? Mais quelle n'a pas été ma surprise lorsqu'un jeune sonneur de bombarde, les yeux bridés comme les ont les gens d'Asie, me lance : « Moi, mon père, je suis un Breton de la Réunion  ! »

Les Réunionnais sont assez fiers d'être parvenus à une rencontre pacifiée des nations, des cultures et des religions. Je n'ai plus besoin, comme au Tchad où j'étais en régence, de mettre constamment en garde contre les dérives ethnocentriques.


Fête de la Toussaint

Tout n'est pas parfait, les difficultés sont énormes : l'effondrement du travail agricole, l'avenir de la canne à sucre menacé, une démographie galopante, un manque d'espace et de débouchés, l'éclatement de la structure familiale, tout cela peut rétablir des écarts et réintroduire des processus d'aliénation. A ce sujet, les flux migratoires en provenance de Mayotte et des Comores sont particulièrement sensibles. On recense 30 000 Mahorais à la Réunion entassés dans ce qu'il reste de vieilles cases en tôle. Des solutions assez radicales sont préconisées : test d'ADN, remise en question du droit du sol. Pour nous, la seule solution d'avenir consiste à donner à tous les archipels de l'Océan Indien les moyens d'atteindre un niveau équivalent de développement. Ce chantier est énorme.

L'Eglise a pris de l'avance sur les politiques pour forger une conscience indianocéanique (Xavier Baronnet en a été un acteur remarquable). Nous poursuivons ce travail entre jésuites, mais aussi dans les services d'église qui nous sont confiés. Les scouts de France, dont j'ai la charge, ont été moteurs dans la création d'une zone Océan Indien. Les Caritas réfléchissent à des programmes communs. Nous avons parfaitement conscience que notre insularité sous perfusion métropolitaine n'est pas satisfaisante.

Parvenir à une rencontre pacifiée des nations, des cultures et aussi des religions, c'est déjà donné et pourtant je crois que ça reste un défi . Peut-être que nous, jésuites, sommes un peu en avance sur l'heure où ce don deviendra vraiment commun à tous. En Outre-mer, mais aussi ici, dans les banlieues, dans nos écoles, et même dans nos centres spirituels, lorsqu'on invite les retraitants à regarder toute la surface de la terre, nous prenons ce défi à bras le corps… L'enfantement est douloureux, mais le monde créole nous dit : ce n'est pas impossible.

Une utopie nous anime que nous pouvons appeler tout simplement : la Réunion. II me semble que la boussole biblique regarde dans cette direction. Quand je parcours notre catalogue, cette utopie n'est pas cantonnée à quelques îles lointaines, elle est présente dans le don que la Province a fait à d'autres Provinces, elle est présente dans nos maisons de formation. Peut-on pousser le mouvement un peu plus loin ? Désire-t-on nous créoliser davantage ? A la dernière Congrégation provinciale, nous avons formulé le désir que la province de Madagascar renforce notre présence à la Réunion , comme l'a fait la province de Madurai il y a quelques années. L'enjeu est de continuer à dire quelque chose du Christ qui relie les nations quand la tendance est de se replier sur soi.

Au-dessus du cimetière dont je vous ai parlé tout à l'heure, il y a un plateau qui porte le nom de ''Plateau des Jésuites''. Le cadastre indique que la pente qui le surplombe s'appelle  le ''Plateau Saint-Ignace'' : nous l'avons redécouvert il y a quelques mois ; un couple qui montait une auberge nous a demandé l'autorisation de l'appeler ''Auberge Saint-Ignace''. Les eaux qui ruissellent du Plateau Saint-Ignace arrosent le Plateau des Jésuites et dévalent ensuite jusqu'à la ''Rivière des Pluies''. Une grâce populaire habite la paroisse de la Rivière des Pluies : une célèbre vierge noire. La légende raconte qu'un jeune esclave en fuite était poursuivi par des chasseurs de marrons. Au moment de se faire prendre, une dame noire apparut et fit pousser un bougainvillier tout autour de l'enfant. Une mère qui protège son enfant du danger, qui est avec lui dans sa fuite des méchants, c'est un bon commencement d'Evangile… La plupart des Réunionnais ignorent que la paroisse de la Rivière des Pluies, comme d'ailleurs tout le diocèse de la Réunion , a été placée sous le patronage de saint François Xavier. Ce qui me plaît, c'est que dans ce sanctuaire on croise des chrétiens nombreux qui viennent se confier à Marie, mais aussi beaucoup de malabars qui associent la vierge noire à Maryamène, une déesse indoue. Voilà donc une Marie très créole, image d'une double protection qui fait des uns et des autres, Indous et Chrétiens, des « amis dans le Seigneur » : bel hommage rendu à François Xavier !

Christophe KERHARDY

Sanctuaire de la Vierge noire - Paroisse St François Xavier à la Rivière des Pluies

 

 

Pour en savoir plus :

> Présentation de la Communauté jésuite de La Réunion

> Assemblée des Jésuites de la Province à Noël 2005

> Centre Saint-Ignace (Ile de La Réunion )

> Les yeux de ma chèvre II

> Stéphane Nicaise ( La Réunion )

> L'auberge Saint Ignace sur l'île de la Réunion