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Voyagez dans l'histoire avec ces extraits tirés des parutions d'Etvdes depuis 1856 :
PREFACE Le volume que nous présentons au public n'est qu'un essai. Si notre dessein réussit, d'autres volumes suivront, à des intervalles plus ou moins rapprochés, et, peu à peu, notre recueil embrassera l'ensemble des connaissances qui peuvent utilement occuper un prêtre.Le premier rang appartient de droit à la théologie; et quand nous parlons de théologie, nous employons ce mot dans son acception la plus large, y comprenant l'Écriture sainte, la patristique et les autres branches principales de la science sacrée. Est-il besoin d'ajouter que, parmi les questions théologiques, nous traiterons de préférence celles qui ont une relation plus directe avec les besoins du temps où nous vivons ? C'est notre devoir, puisque c'est par là surtout que le labeur solitaire de la pensée, trouvant accès auprès de ceux-là mêmes dont la vie est, toute d'action, devient une sorte d'apostolat. A la théologie, nous joignons la philosophie et l'histoire, la science des principes et la science des faits, l'une et l'autre également nécessaires pour établir solidement et mettre à couvert des entreprises de l'ennemi les fondements mêmes de la foi chrétienne. Nous ne l'ignorons pas d'ailleurs, toutes les vérités se tiennent, nulle erreur n'est sans danger ; et, dans les vastes champs de l'intelligence, il n'y a pas, pour ainsi dire, de terrain neutre. (c'est pourquoi nous ne croirons pas faillir à notre mission, ni nous détourner du but, en élargissant notre cadre pour donner entrée dans ces Études, soit à la littérature proprement dite, soit aux sciences physiques et naturelles. Là aussi , il y a parfois des luttes à soutenir pour les plus saintes causes. Et quand même il n'en serait pas ainsi, faut-il donc regarder comme perdu le temps consacré à élever les facultés de l'âme et à les développer dans tous les sens? Tout ce qui est vrai, beau, honnête, n'a-t-il pas droit à nos sympathies? Volontiers nous prendrions pour programme ces paroles que nous adresse le grand Apôtre : « Ce qui est vrai, juste, noble, pur, agréable, ce que la vertu et la louange demandent que nous disions, prenez tout cela en compte ». Philippiens IV, 8
Décembre 1874, Projet d'une mer intérieure en AlgérieOn s'est beaucoup occupé, dans le courant de cette année, du projet de transformer en une baie l'extrémité orientale du Sahara algérien. Cette baie aurait environ 320 kilomètres de long sur 50 ou 60 de large. Son lit est déjà tout creusé. Il est formé de plusieurs lacs desséchés ou chotts , ainsi qu'on les appelle en Afrique, dont les plus importants sont le chott Mel-Rir, le chott Sellem, le chott Rharsa et le chott El-Djérid. Ce dernier, par l'une de ses extrémités, située à quelques kilomètres au nord de Gabès, touche presque à la mer, dont il n'est séparé que par un barrage de 18 kilomètres de largeur. D'après l'auteur de ce projet, M. le capitaine d'état-major Roudaire, il serait facile de pratiquer dans ce barrage un canal assez large et assez profond pour amener les eaux de la Méditerranée dans ces lacs desséchés, et les transformer ainsi en une mer, source de fertilité et de richesse. Nous discuterons plus loin les avantages qu'on attend de cette mer algérienne. Mais auparavant nous devons résoudre plusieurs questions dont l'importance ne peut échapper à personne. D'abord, la dépression saharienne au sud de l'Algérie est-elle au-dessus ou au-dessous du niveau de la mer ? - Il est évident que c'est dans le second cas seulement qu'il peut être question de la transformer en un golfe. - Or, les avis sur ce point ont été longtemps partagés. […] T. Pepin
1887 : Extraits de divers journaux au rétablissement de la revue ETUDES , après 7 ans d'exil L'UNIVERS Les Etudes, après sept ans, vont reparaître ; C'est l'arsenal du dogme et le flambeau des prêtres. Contre l'erreur bruyante et le demi-savoir Les Pères sont armés, ils feront leur devoir. Les Daniel, Matignon, Martinov… et tant d'autres. Leur chemin mène à Rome, ils iront leur chemin. Mais c'est peu qu'on l'annonce, il faut qu'on la soutienne.
LE PELERIN Les Etudes, sept ans, avaient disparu. – Triste ! Cette revue, enfin va revivre : elle existe. Ou le fera connaître ; ou s'abonnera. Bien.
LE RAPPEL Que fait le citoyen Gragon ?… Le sieur Poubelle ?… Les jésuites sournois sont à flot de plus belle. Ils fondent un journal, un journal de richards ; C'est qu'ils ont des millions pour payer des mouchards.
31 janvier 1896, Tableau des événements du mois, ArménieLes massacres paraissent officiellement suspendus, mais qu'en est-il en réalité ? Le fanatisme musulman n'a pas désarmé. D'autre part les susceptibilités politiques entre les puissances empêchent une action sérieuse sur la Porte ; elles se contentent de réclamer des indemnités pour leurs nationaux, et le public d'ouvrir quelques souscriptions en faveur des victimes. Dans cette mystérieuse affaire, on sent partout des complicités et des intrigues dont l'avenir dévoilera peut-être le secret. Des calculs faits sur place portent à près de 80 000 le nombre de morts et à 20 000 le nombre des apostasies. Après les assassinats et les spoliations, viennent naturellement la famine et la maladie ; la misère est immense.
Avril 1897, La question du suicideLa plaie du suicide dans notre société contemporaine éveille de plus en plus les alarmes des esprits sérieux et attire l'attention des sociologues. Des livres paraissent qui dressent les statistiques du mal et en cherchent les remèdes. Parmi ces ouvrages, celui de M. Emile Durkheim, professeur de sociologie à la Faculté des lettres de Bordeaux, est certainement l'un des plus fortement étudiés. Nous nous permettrons de lui emprunter quelques documents, en les complétant par d'autres sources, et d'examiner, après lui, quelles conclusions pratiques il convient d'en tirer pour combattre l'envahissement de l'épidémie du suicide. Lucien Roure
Janvier 1907, Le tunnel sous la manche[…] Malgré toutes les garanties techniques que présente le nouveau plan et la faveur qu'il rencontre dans certains milieux anglais même, il n'a laissé de réveiller toutes les vieilles préventions. C'est actuellement une coalition des journaux unionistes : on voit quelle campagne contre le tunnel cela nous promet, car l'on sait combien la presse anglaise est facile à grouper sous un mot d'ordre rappelant le vieil esprit national. A la tête de ce mouvement vient de se jeter le Times , le plus chaud partisan pourtant et le plus ardent promoteur de l'entente cordiale. Dans les numéros des 2, 3 janvier et spécialement dans le leader article du 4, il attaque le projet au point de vue militaire et économique. D'après lui, il serait insensé pour l'Angleterre d'abandonner de gaieté de cœur le privilège d'une position insulaire qui, avec la première flotte du monde, garantit l'immunité de son territoire; tant de sacrifices, et depuis si longues années, ont été faits pour maintenir à sa marine une écrasante supériorité ! On répond bien que, dans le nouveau projet, toutes les mesures ont été prises en vue d'assurer la sécurité des deux pays. Sous la menace d'une invasion, un système d'écluses permettrait d'inonder le tunnel en quelques minutes, et, de plus, il y aurait à chaque extrémité, un viaduc que la nation menacée pourrait bombarder de son artillerie ou faire sauter à la dynamite. […] R. Marchal
Janvier 1914, Critiques négatives ou tâches nécessairesRetremper le monde dans les principes chrétiens, tel est le programme de Pie X. Là encore deux tâches s'imposent aux bons ouvriers, fidèles à la direction du chef. L'une, négative : combattre le libéralisme et les utopies sociales; l'autre, positive : façonner de vrais chrétiens. Les Études n'ont pas oublié la première. Celui de leurs collaborateurs, auquel elle incombait spécialement, eut souvent l'occasion de rappeler les grandes thèses de l'Église catholique et les chroniques pénétrantes qu'il a réunies en volume ont pour titre Les luttes présentes de l'Église . Ce n'est pas un livre belliqueux, mais on n'y prêche pas non plus la conciliation à tout prix. Les utopies sociales n'ont pas davantage trouvé ici d'excessives sympathies. Le silence des Revues, comme celui du peuple pour les rois, peut être une leçon à l'égard des mouvements en vogue. Les Études n'ont certes jamais témoigné pour les systèmes démocratiques un enthousiasme violent, et le silence ne leur a pas suffi. En leur temps, et bien avant que Rome eût donné sur ce point des avertissements, elles ont manifesté la crainte qu'en certains milieux on ne fît un crédit exagéré à la contrainte légale, à l'intervention de l'État; que la grâce et les moyens surnaturels ne fussent dépossédés de leur rôle au profit des syndicats, des mutualités, des caisses rurales ou des coopératives. Les groupes intéressés furent ainsi discrètement, prévenus ; ils ne furent pas, il est vrai, dénoncés comme des hérétiques ; mais aussi ils ne voulaient pas l'être, et ils ne l'étaient pas. On se refusait même à les décourager. Car si la vérité exigeait quelques réserves, la justice et la charité ne perdaient point leurs droits. Aussi les Études n'ont pas de regrets d'avoir été fidèles au conseil de saint Paul : facientes veritatem in caritate . Les Etudes
Novembre 1917, La nostalgie du frontJe suis monté, au crépuscule, sur la colline d'où l'on découvre le secteur que nous venons de quitter, et où nous remonterons sans doute bientôt. Devant moi, au delà des prairies, voilées de brume naissante, où les coudes de l'Aisne font des tâches laiteuses, la crête dénudée du Chemin-des-Dames se détache, nette comme une lame, sur le couchant doré, moucheté de Drachen . De loin en loin, une torpille fait jaillir un tourbillon de fumée silencieuse. Pourquoi suis-je ici ce soir ? En ligne, j'ai peur des obus, comme les autres. Je compte les jours et je guette les symptômes de relève, comme les autres. Quand on « descend », je suis aussi joyeux que personne. Et il me semble, chaque fois, que, ce coup-ci enfin, je suis rassasié, saturé, des tranchées de la guerre. Pas plus tard que cet après-midi, je buvais encore la joie de revivre, sans arrière-pensée, au sein de la nature inoffensive. Je savourais le bonheur de m'allonger sous les arbres, et de laisser se mirer leur feuillage dans un esprit totalement détendu, en pleine sécurité. Et me voilà revenu, comme chaque fois, instinctivement, face au front et à la bataille !… […] Pierre Teilhard de Chardin
Janvier 1921, La bataille pour le pétroleUn bulletin précédent, de caractère scientifique, a déjà fait connaître aux lecteurs des Etudes les nouvelles utilisations du précieux liquide. Rappelons seulement qu'à le mieux connaître on a récemment appris à l'apprécier davantage. Naguère on lui empruntait surtout ses éléments volatils, les essences, qui animaient les moteurs à explosion. Aujourd'hui, les nouveaux moteurs Diesel savent utiliser les huiles plus lourdes dans leurs cylindres à combustion interne. Et le pesant mazout s'est révélé comme l'aliment des chaudières de l'avenir. A égalité de poids, il possède un pouvoir calorifique presque double de celui du charbon, son confrère. Dès lors, l'avenir est proche, où, dans toutes les cales de navires, les réservoirs de mazout remplaceront les soutes aux noires profondeurs. L'automobile, la marine et l'aviation : partout le pétrole règne et s'impose, partout il fait ronfler les moteurs, tourner les hélices et les engrenages. Il est le roi des transports, et dans ses flots l'espace vient se dissoudre, il absorbe la route, fend les eaux, dompte le vent. Dès lors, tous le voudront avoir qui, dans l'existence, sont pressés d'aboutir ou se préoccupent de distancer un rival. Le commerce le réclame et la défense nationale l'exige; la paix et la guerre sont également ses tributaires. Grâce à lui, Verdun ne fut pas pris, et « les camions de la victoire » ont roulé, jour et nuit, sur « la voie sacrée »; sans lui, la force des Alliés n'aurait pas eu, en 1918, la souplesse nécessaire pour définitivement triompher. Suivant le mot connu de lord Curzon, « les Alliés ont été portés à la victoire sur des flots de pétrole ». Henri du Passage
Décembre 1922, p. 512, A nos lecteurs Ce sera bientôt le jour officiel des souhaits, notre revue demande à anticiper la date pour offrir ses voeux à ses lecteurs connus ou inconnus. Lorsque, toute l'année, elle s'efforce d'établir, entre les esprits qui veulent bien la suivre, un échange d'idées, il lui est agréable d'affirmer, une fois l'an, que ce labeur intellectuel procède d'une large et profonde sympathie. Les Études savent qu'elles sont d'ailleurs payées de retour, et de cette fidélité les témoignages leur arrivent de plus en plus nombreux, de plus en plus chaleureux. C'est là un bilan moral qu'il est l'heure aussi d'établir, en cette fin d'année, comme c'est une dette de gratitude qu'il leur faut publiquement acquitter. Tout écrivain doit beaucoup à son public s'il en reçoit encouragement et appui. Pour tant de lettres, de bonnes paroles venues nous aider en une besogne qui a ses côtés austères et difficiles, nous voulons dire ici notre cordiale gratitude. Ce sont amis de vieille ou récente date qui tiennent à nous exprimer leur réconfortante amitié. Les nouveaux venus ne sont pas les moins empressés. Et leur groupe s'augmente chaque jour, puisque, cette année même depuis le 1° janvier, nous avons pu enregistrer un gain net de 1200 abonnés. Peut-être nous devions ce chiffre à ceux qui veulent bien s'intéresser à notre effort. Nous ajouterons que, si ce résultat est encourageant, il ne saurait nous satisfaire. Nous savons que beaucoup nous ignorent parmi ceux qui devraient nous connaître, que bon nombre encore sont arrêtés par des préjugés ou des souvenirs. Les Études, dans leur carrière déjà longue, ont eu des périodes de spécialisation plus technique. Sans changer de titre, elles ont cependant, depuis cette .époque, modifié leur allure. Elles répètent qu'aujourd'hui, soucieuses de suivre et de juger, du point de vue catholique, le mouvement des idées sur les terrains religieux, philosophique, social, littéraire, scientifique,... elles ne réclament de leurs lecteurs aucune autre préparation que celle d'une culture générale. C'est ce que constatent et proclament ceux qui, après un moment de défiance parfois, sont venus le plus récemment à nous. Mais nous demandons à tous nos lecteurs, s'ils partagent cet avis, de ne pas garder pour eux-mêmes - ni pour nous seuls - une opinion qui pourrait grandement servir notre propagande. Voici l'heure où revues et journaux recommencent leur campagne annuelle en vue d'une plus large diffusion. Nous avons, nous aussi, l'ambition légitime d'étendre notre action et nous réclamons de nos lecteurs une aide efficace. Qu'ils disent et répètent que les Études, loin de viser un cercle d'initiés, s'adressent au' grand public désireux de mieux connaître, sans ennui, les questions vitales. Faut-il ajouter, comme un leit-motiv obligatoire, que nous prions instamment nos abonnés de simplifier la tâche de notre administration, en lui envoyant d'eux-mêmes, à l'heure de l'échéance, le prix de leur réabonnement? Et, grâce à la collaboration ainsi établie, sous la bénédiction divine, les Études espèrent. franchir encore, en 1923, une étape ascendante, pour le bénéfice des grandes causes qu'elles voudraient de mieux en mieux servir. LES ÉTUDES
Juillet 1922, La psychanalyse et le « freudisme »En cet été de 1922, la mode, dans les milieux où l'on se pique de savoir, est à Einstein. L'hiver dernier, elle était à Freud, et elle persiste. Ce n'est pas que Freud soit chez nous un nom nouveau. Il y est connu par une théorie assez audacieuse, qui prétend faire germer toutes les tendances humaines de la racine de la libido ou de la sexualité : c'est le Freudisme . A vrai dire, la théorie a reçu en France un accueil plutôt réservé. On la trouve étroite, systématique à l'excès. Et peut-être aussi commençons-nous à nous défier des explications trop simplistes. Dans la nature, ce qui apparaît simple à un premier regard, se révèle compliqué à un second. La simplicité n'est pas nécessairement indice de vérité. Quand on parle de la simplicité des lois naturelles, on ne peut l'entendre que par rapport à notre intelligence. Que sont en elles-mêmes ces lois? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, jusqu'ici les oeuvres de l'éminent professeur à la Faculté de médecine de Vienne étaient peu accessibles au public français. L' Introduction à la Psychanalyse est son premier ouvrage, de quelque étendue, qui ait été traduit en notre langue. Et il a l'avantage de présenter le résultat des travaux d'une carrière déjà assez longue. Le livre reproduit fidèlement les leçons données à Vienne pendant les semestres d'hiver 1915-1916 et 1916-1917. Au surplus, la psychanalyse est une science qui s'essaye. Elle se constitue en quelque sorte devant nous en des leçons véritablement parlées. On en saisit l'organisation avec le fort et le faible. Sigmund Freud possède certaines parties du professeur, la communication et la sincérité, quoiqu'on ait l'impression qu'il perd un peu pied vers la fin. […] Lucien Roure
Avril 1930, Où en est l'Union Européenne ?[…] L'on peut, aujourd'hui, marquer les étapes franchies, depuis l'été de 1929, par l'idée d'un régime organique d'Union européenne, et préciser les interprétations diverses, ainsi que les réactions principales, rencontrées par ce projet dans les divers milieux politiques de notre continent. Avant toutes choses, il faut exclure absolument le vocable fallacieux d' Etats-unis d'Europe , qui suggère inévitablement à l'esprit une ressemblance avec le puissant organisme connu sous le nom d' Etats-unis d'Amérique . Pour de multiples raisons, que nous avons naguère indiquées dans les Etudes , il serait manifestement déraisonnable de vouloir réaliser aujourd'hui, entre la France , l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, la Pologne , la Grande -Bretagne, un pacte d'unité politique pouvant être comparé à celui qui rassemble, à l'ombre du même drapeau étoilé, sous l'autorité du même gouvernement fédéral de Washington, les quarante-huit Etats de l'Union américaine. Rien ne compromettrait plus irrémédiablement le projet européen qu'une pareille ignorance des problèmes élémentaires de politique, d'histoire, de langues et de nationalités. Ne commettons pas d'hérésies, même en pareil domaine. Employons le vocable d' Union européenne , précisément parce qu'il est indéterminé, parce qu'il laisse place à des perspectives multiples et diverses, au lieu d'évoquer un concept trop nettement circonscrit, une fausse idée claire, qui engendrerait des confusions dommageables. […] Yves de la Brière
Décembre 1933, Métier militaire[…] Certaines apparences, il est vrai, et aussi quelque parti pris, ont pu, pendant les récentes années, dissimuler à l'opinion les mérites des professionnels et la valeur de leurs services. Il semble que les événements doivent, au contraire, les mettre prochainement en pleine lumière. Sous la rafale du vent d'Est, la France vient de tressaillir d'un frisson qu'elle connaît bien. Si l'état présent de l'organisation de la Paix ne peut lui assurer la garantie de sa protection, force lui sera de la demander aux armes. Au reste, tout se tient, et tandis que les événements vont accroître le rôle statique et, peut-être, un jour, hélas! dynamique de l'armée, d'autre part, l'évolution générale le met en frappante harmonie avec les tendances de l'époque. Ce que l'ordre militaire avait perdu d'attrait public et de crédit officiel, il est en train de le regagner au décuple par des voies indirectes ou, comme on dit au billard, « par la bande ». En effet, les conditions de la vie, par suite les mœurs, bientôt les lois, reportent sur le groupement, l'obligation et l'autorité, la faveur qui, récemment encore allait à l'individu, à ses droits, à son indépendance. Une société qui se forme en syndicats, sinon en faisceaux, qui accepte les « pleins pouvoirs », qui travaille en séries, sur tarifs, d'après gabarits, qui veut des costumes, des prix, des écoles uniques, n'a plus rien de contradictoire avec les corps de troupe, la rigueur des rangs, les consignes et l'uniforme. Bien mieux, à voir tayloriser l'industrie, diriger l'économie, embrigader les opinions, à constater que, par le monde entier, rien ne plaît à la jeunesse plus que de se former en troupes, de subir une rude discipline, de marcher au pas cadencé, on inclinerait à penser que le type militaire d'organisation est en train de devenir le symbole des temps nouveaux. Mille signes marquent, en tout cas, que la profession des armes a commencé de dépouiller ce tour étrange, parfois anachronique, qui, moralement, l'isolait parmi les contemporains. […] Commandant Charles de Gaulle
Janvier 1945, A nos lecteursAprès quatre années d'interdiction, les Etudes reprennent enfin avec leurs lecteurs le dialogue interrompu. Nous voudrions d'abord, en réponse à tant de lettres dont la sympathie nous touche, exposer brièvement notre situation présente et nos projets. Trois rédacteurs ont disparu, appelés à l'éternelle récompense : les PP. Yves de la Brière et Louis Jalabert, tous deux usés par la tristesse de la défaite et un travail qui dépassait leurs forces, et le P. Yves de Montcheuil, fusillé par la Gestapo. Ceux qui demeurent se remettent à l'œuvre avec cette joie grave qu'ont éprouvée tous les Français au lendemain de la libération, la joie d'un peuple qui revient de loin, qui a encore un long chemin à parcourir, mais aussi dans un grand élan de foi, de gratitude et d'espoir. […] René d'Ouince
Juillet 1945, La condition inhumaine, le camp de Dachau[…] Les véritables témoins des camps de concentration dorment là-bas silencieux, cendre mêlée pour toujours à la terre allemande. Mais le poids de leur souvenir impose au petit nombre des survivants le devoir de parler au nom des absents. Voilà pourquoi nous tentons de dire ici ce qu'on aime à entendre au chevet des morts aimés : sobre récit de leurs souffrances, circonstances qui éclairent leur sacrifice. A chacun ensuite d'y puiser, selon son cœur, un renouveau de fidélité aux disparus, selon son esprit, une vraie clairvoyance sur les causes de si honteux dérèglements. […] Puissions-nous garder devant les yeux ce regard de leur dernière heure ou, s'il le faut, le triste spectacle de leurs cadavres, pour nous rappeler leur leçon ! Non, il ne peut plus être permis, sous peine de les tuer encore en nous, d'utiliser les hommes pour une seule fin temporelle. Non, il n'est plus permis, sous peine de les mépriser par l'oubli, de rester inactif quand le respect de la personne est menacé. Machiavélisme et inertie sont les deux tentations de notre temps qu'il faut surmonter par la fidélité à leur invisible présence. Puissent-ils nous obtenir par leur sacrifice et leur souvenir le courage de Celui qui détient le secret de la fidélité à l'Homme ! […] Jacques Sommet
Juillet 1951, Les chrétiens ont-ils un espoir temporel ?[…] On me demande parfois si j'ai le sentiment qu'il existe aujourd'hui un réveil religieux. Eh bien, non, pas précisément un réveil, mais un intérêt, une nostalgie. Je connais plus d'un athée qui rôde autour d'un troupeau humble et serré que nous formons, - ah ! nous pouvons bien le dire, puisque nous sommes entre nous, - troupeau dont tous les aspects ne sont pas également attrayants vus du dehors, soumis que nous sommes nous aussi à des mécaniques cérémonielles et tarifées, à des dévotions abâtardies, à l'automatisme des formules rabâchées, à l'inévitable appareil administratif de la paroisse, à la loi qui dessèche, à la lettre qui tue, oui, qui n'en finit pas de tuer; et pourtant quelque chose demeure que, Dieu merci, il ne dépend pas de nous d'anéantir : quelque chose que nous portons en nous, si médiocres que nous soyons et qui à notre insu resplendit : ce feu que le Seigneur est venu allumer sur la terre et que, à ce moment de la durée, c'est notre tour d'entretenir tant mal que bien, ce feu qui éloigne les bêtes mais qui attire les âmes qui ont froid. […] François Mauriac
Juillet 1952, Discours au congrès eucharistique de Barcelone[…] Le même sacrement sublime qui fait de nous des fils, considérons-le, qui fait de nous des frères. De même qu'intérieurement il nous pénètre et nous illumine et donne de nous à notre Auteur une science que le psaume qualifie de merveilleuse, - mirabilis facta est scientia tua ex me , - il nous procure les uns des autres une divination, un mot tiré de divin , une intuition en profondeur, combien supérieure au froid parcours d'un regard superficiel. De même que la communion eucharistique nous donne une sorte d'expérience, au moment même où il se crée, du lien qui nous rattache à notre cause génératrice, de même entre nous et tous ces frères invités à la même table il ne s'agit pas seulement d'une connaissance, mais d'une co-naissance, d'une naissance simultanée, d'une réponse simultanée à la voix qui nous appelle à l'existence. C'est la même oreille en nous, celle de l'âme, qui est sensible à la même inflexion. Veni, amica mea, speciosa mea, formosa mea, amica mea! Ah! le poète le sentait bien que son cœur était trop étroit pour ce devoir d'expression, pour ce devoir de reconnaissance qui le pressait! Le lieu est trop étroit pour moi , s'écrie le prophète Isaïe, donne-moi de l'espace! Et le prophète continue : Lève en circuit tes yeux et vois! Tous ceux-ci se sont rassemblés, ils viennent à toi: tes fils te viendront de loin, des filles te surgiront à tes côtés. Tu verras et tu déborderas et tu admireras dans l'élargissement de ton cœur, quand se sera tournée vers toi la multitude de la mer et que la force des nations sera venue à toi ! L'horizon s'est élargi depuis les jours de l'antique Voyant. Ce n'est plus seulement de Tarsis, de Pul, de Lud, de Tubal et de Javan que nous sont venus ces frères et ces sœurs, c'est de ces Iles lointaines qui n'avaient jamais entendu parler de Moi et que le regard inspiré devinait au delà des Océans inexplorés. […] Paul Claudel
Juin 1968, Pour une nouvelle culture : prendre la paroleEn mai dernier, on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789. La place forte qui a été occupée, c'est un savoir détenu par les dispensateurs de la culture et destiné à maintenir l'intégration ou l'enfermement des travailleurs étudiants et ouvriers dans un système qui leur fixe un fonctionnement. De la prise de la Bastille à la prise de la Sorbonne , entre ces deux symboles, une différence essentielle caractérise l'événement du 13 mai 1968 aujourd'hui, c'est la parole prisonnière qui a été libérée. […] Massif, un mouvement d'en dessous a échappé aux structures et aux cadres pré-existants; mais par là même tout programme et tout langage lui manquaient. Dans cette société qu'il dénonçait, il ne pouvait que s'exprimer marginalement, alors que pourtant il constituait déjà une expérience de société. Son propre « refus » trahissait donc aussi la réalité, puisqu'il découpait seulement une frontière sans dire ce qu'était le pays intérieur de cette expérience même. Pour des raisons tactiques, la contestation camouflait également la disparité des expériences pour les rassembler dans l'unité d'une même contre-offensive - alors que la prise de parole, invention commune, ne pouvait que créer des différences et qu'il fallait reconnaître celles-ci pour analyser la nature de celle-là. […] Michel de Certeau
Juin 1973, S'initier au silence Ma méditation est-elle partie du mot de Claudel dans la première des Cinq Grandes Odes : « Je suis initié au silence » ? Ou du livre d'André Neher, L'Exil de la parole ? Ou de celui de Max Picard, Le Monde du silence ? Ou de la Bible , semence active au fond de la mémoire ? Je ne saurais le dire. Mais peut-être la musique est-elle plus immédiatement à l'origine de la question que voici : le silence ne serait-il pas aussi présent dans l'art et la littérature que tout ce qu'ils donnent à voir et à entendre ? Sans le silence, ne perdrions-nous pas le meilleur de ce que veulent nous dire les mots, les formes et les sons ? D'ailleurs, sans le lest du silence, que pèseraient nos vies ? […] De lui-même, tout comme l'obscurité, le silence effraie plutôt. Que cache-t-il ? On y flaire le numineux, le tremendum , une Puissance qui se tait sur ce qu'elle nous prépare. […] Michel-Ange fait bien sentir que Dieu d'abord, avant l'artiste, crée en se servant de cette matrice qu'est le silence. […] Et chaque phrase naît fraîche, neuve, du contact repris chaque fois avec l'eau mère du silence. […] La parole vraie ne détruit pas le silence, elle l'accroît. Je pense à la parole des poètes, des amants et des priants. Loin d'être l'ennemi de l'expression, le silence l'appelle. […] Si plusieurs poètes – ce sont les plus grands – paraissent ambigus et obscurs, c'est qu'ils ont ramené de leur voyage au pays du silence plus que la langue n'en peut porter. Ne tentons pas de les clarifier, ce serait les appauvrir. […] C'est à la fois pour faire appel aux ressources du silence et en écarter les maléfices que l'Eglise met sous nos yeux des scènes de l'Evangile. En réalité, quand nous contemplons l'Annonciation, par exemple, nous sommes projetés au-delà, jusque dans le silence divin. (Mais nous faisons le chemin inverse de l'artiste : il est allé du silence à la scène, nous, de la scène aux profondeurs du silence.) […] A l'heure de la mort, l'homme consent à l'engloutissement de sa parole déficiente dans l'Abîme qui a nom SIGè . Initions-nous à ce silence. André BLANCHET
Avril 2000 : Editorial, Le grand livre du monde A l'instar d'autres revues et dans l'environnement du livre, Études fait, chaque mois, le pari d'introduire ses abonnés et ses lecteurs dans les cheminements d'une mémoire vive. Partant de l'actualité, la revue évite de se précipiter dans le tumulte des événements et la phosphorescence de l'instant. Le plus possible à l'écart des modes éphémères, nous ouvrons chaque mois le grand livre du monde. Notre but : discerner des enjeux, expliquer des genèses, éclairer des débats, ouvrir des perspectives. Au lecteur, dans la liberté qui est la sienne, d'entrer dans ce propos et de l'habiter à sa façon. Vivre dans une culture, c'est conforter; modifier, prolonger une vision antérieure. C'est entrer avec passion dans les figures multiples qui opposent et rassemblent les hommes et les peuples, le local et le mondial, les êtres et les choses, le passé et le futur. C'est pourquoi chaque livraison offre une gamme de rubriques permanentes. Elles résonnent et se répondent au fil des mois. Mémoire vive aussi pour rejoindre la diversité de nos lecteurs, qu'ils soient familiers du langage chrétien et de sa pratique, ou à distance de leur univers. Chacun pénètre dans la revue par ce qui l'attire le plus, en reste là, ou accepte de s'aventurer vers ce qui lui est plus étranger. Pour demeurer croyant dans le contexte actuel, il est important, selon nous, de ne pas se replier sur des positions bien estampillées, mais de s'ouvrir au grand vent de l'Esprit. . charge, en sens inverse, pour les tenants d'autres héritages, de garder en mémoire la source de la culture occidentale. Celle-ci ne doit-elle pas une grande partie de son éclat à l'apport du christianisme ? Bien plus, puisque la foi chrétienne puise en permanence ses ressources dans la figure du Christ, rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Nous comptons signifier cette règle d'inculturation évangélique en introduisant, en mai prochain, en tête des deux pages de notre sommaire, une référence au dialogue inépuisable de Jésus avec Nicodème dans l'Evangile de Jean : « Comment entendrez-vous les choses d'en haut si vous n'entendez pas les choses de la terre ? » (Jean 3, t-2). Approcher le mystère de Dieu sans s'évader des réalités de ce temps ; s'ouvrir à l'intelligence des situations, se repérer dans le maquis des livres qui paraissent, s'interroger sur ce qui divise et ce qui rassemble, distinguer ce qui construit de ce qui détruit, tenir compte des travaux et des jours, des espoirs et des détresses, des mille et un visages de l'homme, de sa puissance d'invention; tenir ensemble sa capacité à créer, mais aussi ses manques, ses soifs, ses recherches. C'est cette attention fervente qui fait l'unité des différentes rubriques de la revue auxquelles nos lecteurs sont attachés... Dans cette lumière, tout nous semble exiger des analyses sans cesse remises en chantier, en vue d'options fondées : la politique, avec et sans rivages, la vie des sociétés, les spiritualités et les religions, la philosophie et la théologie, les sciences et les arts, sans oublier les échos pluriels des «Figures libres ». La continuité essentielle, dans le cas des Etvdes, est celle de la Compagnie de Jésus. Miroir ou fragment, cette revue est une part de la mémoire collective des jésuites français. A travers les mutations des Etvdes, on peut donc lire aussi celles d'un ordre religieux, qui a beaucoup évolué, lui aussi, au cours de ces cent-dix années. Mais une tradition qui demeurerait immuable ne serait-elle pas une tradition morte? Henri Madelin s.j. |
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Jésuites : serviteurs
de la mission du Christ - © Compagnie de Jésus |