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par Pierre de CHARENTENAY, s.j.
La revue ETUDES fête ses 150 ans d’existence en 2006. Cette « revue mensuelle fondée par des Pères de la Compagnie de Jésus », comme le répète chaque sommaire, a traversé des périodes fort agitées. Supprimée à trois reprises, en 1870 pour quelques mois sous la Commune, en 1880 pendant huit ans, puis durant la Seconde Guerre Mondiale, secouée par les crises du modernisme, de la séparation de l’Eglise et de l’Etat et par mai 1968, elle est aujourd’hui plus dynamique que jamais, bien en forme et prête à relever les défis de ce monde. Avec plus de 400 tomes derrière elle, un tirage de 15 000 exemplaires, plus de 11 000 abonnés et une diffusion dans le monde entier, elle est un véritable monument vivant de la culture française.
Fin XIX° et début XX°, la Revue s’est trouvée confrontée aux multiples débats et à une conjoncture difficile sur le thème des rapports de l’Eglise et de la société : questions sur le rôle des congrégations religieuses, expulsions, séparation de l’Eglise et de l’Etat, crise des inventaires, etc. Ces soubresauts ont révélé une revue très militante dénonçant vigoureusement les méfaits d’une République sans Dieu. Sur le plan intellectuel, la Revue manifeste une grande ouverture quant aux sujets traités. On remarque par exemple fin XIX° de nombreux articles, souvent assez longs, sur les pays de mission, notamment la Chine et Madagascar, mais aussi sur toutes les découvertes scientifiques et techniques de l’époque : l’éclairage à l’acétylène, la télégraphie sans fil, l’automobile, la boussole marine, les ballons sondes, les tramways électriques. Manifestement, avec son « bulletin scientifique », la Rédaction était fascinée par les applications des nouvelles découvertes. Sur le plan des idées, une critique modérée du modernisme touche tous les secteurs, les méthodes exégétiques, la philosophie moderne, la fonction des dogmes. Pendant ces années dominées par les débats de l’affaire Dreyfus, la Revue a pris une position mesurée, assez proche de la position générale de l’Eglise par rapport aux Juifs, sans tomber dans les excès antisémites d’autres publications catholiques. Après la fondation en 1910 des Recherches de science religieuse, les ETUDES laissent moins de place à des articles spécialisés. Elles gardent leurs options critiques du modernisme et leurs soupçons sur la démocratie ou les régimes parlementaires, mais ne se laissent pas entraîner dans des polémiques trop radicales, et privilégient le travail de fond, intellectuellement sérieux et méthodique. Elles défendent aussi les initiatives sociales et pastorales comme l’ACJF (Action catholique de la Jeunesse française) et l’Action populaire. Différents événements viennent solliciter l’opinion des ETUDES. Dans la crise relative à l’Action française, qui a divisé les jésuites, la Revue a finalement suivi Rome dans sa condamnation en 1927. Les accords du Latran de 1929 qui vinrent stabiliser les relations entre le Vatican et l’Etat italien eurent un effet pacifiant sur les relations entre l’Eglise et la République en général. La guerre d’Espagne et le développement d’une gauche catholique ne viennent pas troubler la Revue outre mesure, sinon par un débat avec Bernanos qui a demandé un droit de réponse à des articles du P. Henri du Passage. Dès le début des années 30, on voit apparaître plusieurs article sur l’Allemagne, analysant l’évolution des catholiques dans ce pays, et commentant en 1938 l’apparition du national-socialisme. Puis la guerre est arrivée et l’occupation, forçant à la fermeture de la Revue alors que les opinions des rédacteurs contre le nazisme avaient été clairement exprimées. Deux nouvelles revues allaient paraître pendant la guerre en collaboration avec l’Action Populaire, située à Vanves. Ce fut Cité Nouvelle, qui parut en zone libre sous la direction du Père Gustave Desbuquois, avec des rédacteurs divisés sur la relation au Maréchal et quelques contributions du Père Gaston Fessard, et Construire, en zone occupée, avec le Père Louis Jalabert et le Père Henri du Passage qui reprendra les ETUDES à la Libération, avec, entre autres contributions, celles du Père Yves de Montcheuil. Si avant guerre, les ETUDES ont pu être qualifiées d’ « organe où l’on s’efforçait de ne faire de mal à personne », ou encore, selon le Père Pierre Vallin une revue qui « cheminait avec prudence sur une voie médiane peu marquée d’opinions tranchées », la Revue s’est ouverte progressivement après guerre aux chrétiens sociaux, aux jeunes des mouvements d’Action catholique, aux courants psychanalytiques, aux prêtres ouvriers, à toute la culture dans sa diversité. La littérature, le cinéma, le théâtre, la musique avec Bernard Gavoty, qui sera célèbre plus tard, seront largement développés. Répondant à cette ouverture, la fondation de la revue Christus, en 1954, permettra au secteur de la spiritualité de plus amples développements. Culture générale, mais aussi formation des catholiques, tels étaient les buts de la Revue au temps du Concile, un grand moment pour les ETUDES représentées à Rome par le Père Rouquette dont les chroniques régulières seront regroupées sous le titre "La fin d’une chrétienté. Chroniques". Les années post-conciliaires sont parfois difficiles, aussi bien à cause des débats en cours que de l’affaiblissement du lectorat qui, après avoir atteint un maximum de 15 000 abonnés en 1951, était redescendu à 7 400 en 1983, pour remonter par la suite sous la direction des Pères Paul Valadier et Jean-Yves Calvez. Fin 1982, la rédaction quitte la rue Monsieur pour s’installer au 14 rue d’Assas et former un ensemble éditorial avec d’autres revues jésuites. Ce déménagement est le signe d’une diversification des membres de la rédaction, commencée depuis longtemps, où la collaboration avec les laïcs sera progressivement renforcée pour une ouverture plus large encore de la Revue. La constitution en 2000 d’une Société des éditions de revue (SER) en association avec Bayard Presse lui donne une assise plus professionnelle et un nouvel élan de diffusion. Sous la direction du Père Henri Madelin, la Revue changeait une nouvelle fois de couverture en janvier 2002, en ajoutant en sous-titre la mention de « revue de culture contemporaine ». Cette mention n’est pas anodine. Les articles d’ETUDES traitaient déjà depuis longtemps de tous les sujets, politiques, sociaux, philosophiques, théologiques, analysant la société moderne sous toutes ses formes, s’attaquant aux sujets les plus difficiles, la bioéthique, la mondialisation, le sida, l’urbanisme, l’individualisme, etc. Cette perspective forme sa richesse, et s’affiche désormais clairement. Au travers de multiples vicissitudes, des débats constants sur la liberté et la vérité, sur la place de la religion dans une société, sur le rôle de la foi en rapport à la culture, ce travail de 150 années est bien dans le sillage de la spiritualité ignatienne, pour qui le discernement est central. Qu’est-ce qui est à l’œuvre dans le monde ? Comment l’intelligence se joint-elle au sensible pour permettre d’avancer vers un épanouissement personnel ? Comment assurer une vie juste et humaine pour tout homme aujourd’hui ? Comment éclairer les chemins de la réalisation de la vocation du chrétien dans le monde ? En ce début du XXI° siècle, avec une équipe réduite, mais avec un grand réseau de collaborateurs, d’amis et de lecteurs, la rédaction d’ETUDES poursuit mois après mois ce travail de questionnement et d’analyse, avec rigueur et exigence, tant sur la qualité de l’écriture que sur la compétence des auteurs, cherchant à soulever les questions les plus vives de notre vie commune, tel un veilleur toujours aux aguets. ETVDES n’est pas une revue parfaite. Ses limites sont facilement repérables. Mais cette volonté d’entendre les choses du monde est la voie choisie pour comprendre celles d’en haut selon la formule reprise dans chaque numéro au-dessus du sommaire : « Comment entendrez-vous les choses d’en haut si vous n’entendez pas les choses de la terre ? »
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Pour en savoir plus : > Les "chères" Etudes des jésuites > Pierre de Charentenay : l'actuel rédacteur en chef de la revue |
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