On entend souvent dire que les catholiques ont attendu le concile Vatican Il pour s'intéresser à leur rapport spirituel au peuple d'lsraël que deux millénaires ont été nécessaires pour que le christianisme daigne éclaircir les liens qui l'unissaient au judaïsme et dénouer le noeud de tant de malentendus. Comme si personne, avant les Pères conciliaires, n'avait tenté de poser les premières pierres d'une Nouvelle Alliance entre juifs et chrétiens...
C'est faire peu de cas des tentatives hardies de certains Pères de l'Eglise, peu de cas du formidable effort de compréhension historique, théologique et liturgique mené en Europe au XVIIe siècle par des esprits assez résolus pour se déjouer des représentations d'un antijudaïsme grossier et envisager de manière nouvelle la place du peuple d'lsraël dans le plan de Dieu et dans l'avènement des temps annoncés à la fois par lsaïe et par Jésus Christ.
L'Ecriture nous l'apprend : un seul juste suffit à racheter les fautes de l'ensemble de ses frères. Ce juste, dans le Portugal du xXVIIie siècle, c'est Antonio Vieira, logicien subtil, orateur magnifique et défenseur du droit des juifs portugais. Un homme étonnant, né à Lisbonne en 1608, dans un Portugal soumis aux rigoureux procédés de la Sainte Inquisition. Les musulmans et les juifs ont été expulsés du pays à la fin du XVe siècle à la suite du mariage du roi Dom Manuel avec l'infante d'Espagne lsabel. Cette mesure, exigée par la Castille, patrie de la « Chevalerie du divin » et de la Guerre sainte contre les Infidèles, a embarrassé le Portugal. Pour garder ses juifs, Manuel les a obligés à recevoir le baptême. Un grand mouvement de conversions forcées s'en est suivi, accompagné de massacres dans les bas-quartiers de Lisbonne. En ce temps-là, les chrétiens ont oublié la leçon de saint Paul : la foi est un don libre de Dieu.
Si la Couronne souhaitait protéger les juifs qui lui rendaient de grands services, le peuple haïssait « la nation scélérate, détestée de Dieu et des hommes ». L'inquisition s'est engouffrée dans la brèche ouverte par cette rage. Les successeurs de Manuel ont donné raison à une furie antisémite dont les motifs ont toujours été plus politiques que religieux. En 1643, Antônio Vieira a le courage de dire non. Non à l'injustice, non à l'aveuglement théologique. Il écrit au roi pour défendre les droits des « gens de la nation ». Et il énumère les tristes conséquences de la croisade des inquisiteurs: diminution des gens, pauvreté des familles, faillites dans le royaume...
Sébastien Lapaque |