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Homélie
prononcée en l’église Saint-Ignace à Paris, le 7 avril 2005, lors de l’Eucharistie célébrée en mémoire du Pape Jean-Paul II
Il nous a montré que, du Christ, nul ne peut parler de manière anonyme ou conventionnelle en répétant un discours convenu : chaque croyant a son propre accent quand il parle la langue de la foi et quand il se risque à dire, comme le fit Pierre à Césarée, qui est le Christ pour lui. Ces mots ne viennent pas d’ailleurs que d’une expérience spirituelle – cette expérience discrète et bouleversante du Christ qui fait du cœur de l’homme la demeure qu’Il visite quand les battants des portes de ce cœur ont été suffisamment ouverts pour qu’Il puisse entrer. Oui, puissions-nous demander, comme Ignace nous le propose dans les Exercices spirituels, « une connaissance intérieure du Seigneur qui pour moi s’est fait homme, afin de mieux l’aimer et le suivre ». La justesse de nos paroles sur le Christ est fonction de cette connaissance intérieure du Christ désirée et demandée. La force de la foi n’est pas proportionnelle à nos affirmations et à nos convictions, mais à la profondeur de l’aventure spirituelle à laquelle nous nous risquons au large de nos vies. On comprend pourquoi Jean-Paul II nous disait dans sa lettre apostolique Novo millennio Ineunte : « au début du nouveau millénaire… résonnent à nouveau les paroles par lesquelles Jésus, après avoir de la barque de Simon parlé aux foules, invite l’Apôtre à avancer au large » - à « avancer en eau profonde » (Lc 5,4).1 De lieu en lieu, d’année en année, il n’a pas cessé de nous appeler à avancer avec pour assurance les mots du Ressuscité : « soyez sans crainte » (Mt 28 10), à aller de l’avant en témoins du Christ et en veilleurs de l’homme sur cette « route unique : la route expérimentée depuis des siècles et qui est en même temps la route de l’avenir ». (1) Cette route est indissociablement celle du Christ et celle de l’homme. Le Pape dont la voix s’éleva si vigoureusement contre les atteintes à la dignité de l’homme en tant d’endroits, quels que fussent les régimes politiques et économiques, a rappelé aux hommes de notre temps, toujours tentés de l’oublier, la grandeur de l’homme. « L’Eglise – écrivait-il dans la première encyclique de son pontificat, Redemptor Hominis, - cherchant à regarder l’homme comme « avec les yeux du Christ lui-même », prend toujours davantage conscience d’être la gardienne d’un grand trésor qu’elle n’a pas le droit de gaspiller, mais qu’elle doit continuellement accroître » (§18). A travers sa voix, son humanité, ses gestes spontanés, sa présence simple et intense, il nous a montré combien l’homme, aimé de Dieu, l’homme « route tracée par le Christ lui-même, route qui, de façon immuable, passe par le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption » (§14), est ce grand trésor dont nous sommes responsables. Comment alors ne pas regarder l’homme avec ces yeux qui espèrent en lui et qui espèrent de lui ce qui lui est remis comme une promesse, surtout quand il ignore ce qu’il porte au dedans de lui ? comment ne pas le regarder avec ces yeux qui font appel à ce qu’il y a de meilleur en chacun en lui demandant instamment de prendre au sérieux l’enjeu de sa propre humanité ? comment ne pas voir, comprendre et apprécier toutes choses dans l’ordre de la vie sociale, politique et économique, « selon ce « paramètre intérieur » qu’est l’homme envisagé dans sa totalité » ? Car c’est pour chacun et pour tous que le Christ est allé au bout de sa vie dans le ton total de lui-même ; c’est à chacun et à tous que Dieu fait don de son Esprit. Témoin du Christ et veilleur de l’homme dans la charge qui lui avait été confiée, Jean-Paul II a exercé auprès de tous et avec une vigilance constante le ministère de Pierre : il a rappelé aux dirigeants des peuples comme aux responsables économiques les devoirs qui sont les leurs et auxquels ils ne peuvent se dérober sans perdre leur légitimité morale ; il a redit à chacun l’exigence de miséricorde – « cette source la plus profonde de la justice » et il a lui-même confié à la miséricorde de Dieu, dans des actes de repentance publics, les fautes commises par les chrétiens au cours de l’histoire ; il a exhorté, jusqu’à courir le risque que des propos sans cesse répétés ne soient plus entendus, à bannir toutes les formes de violences qui menacent de nous engloutir et à bâtir une civilisation de la paix ; il nous a demandé – à nous, hommes d’une époque menacée d’oublier le passé de par son obsession de l’immédiat – d’être des hommes de mémoire : « Europe, retrouve toi toi-même, découvre tes origines, ravive tes racines… » disait-il à St Jacques de Compostelle en s’adressant à l’homme européen – des hommes de mémoire et, par conséquent, aussi des hommes du pardon à oser et à demander ; il nous a montré que, pour le disciple du Christ, la liberté, la vérité, l’amour se vivent non sous un mode incantatoire mais comme de responsabilités à assumer jusqu’au bout, car aucun homme ne peut durablement se tenir à l’écart de ce qui donne sens à son existence ; il nous a invités à être partout « des témoins purs et désintéressés de l’amour du Christ auprès de nos frères en humanité » et à renouer les fils rompus d’une commune histoire avec le peuple juif : ses mots, à la synagogue de Rome, le 13 avril 1986, continuent de résonner : « vous êtes nos frères préférés, et d’une certaine manière on peut dire que vous êtes nos frères aînés » ; il nous a appelés nous jésuites, à être à la hauteur de ce que l’Eglise et le monde requièrent de la Compagnie ; une fidélité aimante à notre charisme ; ainsi, disait-il au début de la 33ème Congrégation Générale : « la connaissance intime, l’amour fort du Seigneur, la marche à Sa suite aussi près qu’il se peut, sont l’âme de votre vocation. En d’autres termes, vous devez être une Compagnie de contemplatifs dans l’action, s’efforçant en toutes choses de voir, connaître et goûter le Christ, afin de L’aimer et de Le faire aimer, de Le servir en tout et en tous, et de Le suivre jusqu’à la croix ». Il le disait parce que, comme il nous l’a dit : « le Pape compte sur vous, il attend tellement de vous ». Oui, la Compagnie de Jésus est dans l’Eglise pour l’Eglise. C’est une grande voix qui s’est tue… C’est une grande figure qui nous quitte. A ce témoin de Dieu et à ce veilleur de l’homme, l’Eglise dit « à Dieu ». Mais son témoignage demeure, sa parole reste vive – l’un et l’autre entièrement référés à la figure du Christ, à l’« espérance qui ne déçoit pas » (Rm 5,5). Alors, avec les mots du Psaume 33 de la liturgie de ce jour, nous pouvons dire : « je bénirai le Seigneur
en tout temps,
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Jésuites : serviteurs
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