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MADAGASCAR :
Un Renouveau difficile

Avec l'aimable autorisation de la revue Jésuites en mission n 293

Fin 2003, au cours d'un séjour de deux mois à Madagascar, le P. Bernard Chandon-Moët a rencontré plusieurs de ses compagnons jésuites. Il a parcouru quelques pistes « de brousse » sur les Hautes Terres et séjourné dans les villes d'Antananarivo, Ambositra, Fianarantsoa et Mahajanga. Que devient la Grande île depuis qu'un nouveau régime s'est instauré en 2002 ?

SIGNES DE REPRISE

Une île plus grande que la France

Une surface de 587.000 km2 avec un relief montagneux sur les deux tiers du pays pose bien des difficultés pour le tracé des routes comme pour leur entretien. Des grands travaux ont commencé sur plusieurs axes routiers mais les échanges entre régions pâtiront encore longtemps de voies de communication très insuffisantes.

Malgré cet handicap de communication, beaucoup de touristes habitués aux randonnées d'aventure, apprécient les circuits balisés, utilisant les « taxi-brousses», nombreux mais aux horaires élastiques, ou empruntent des tours organisés traversée des vallées montagneuses du centre avec leurs rizières en contrebas et qui montent en terrasses sur les pentes, découverte dans les réserves forestières d'une flore et d'une faune propres à l'île, accès aux rives de l'Océan Indien avec des sites riches én coraux. En 2003, les tours­opérateurs réinscrivent l'île dans leurs circuits et les investissements hôteliers reprennent.

L'attention envers l'école

Le déclin de l'institution scolaire est
continue depuis 30 ans. Dans beaucoup d'endroits, aussi bien en ville qu'à la campagne, les parents ne voyaient plus d'intérêt à envoyer leurs enfants à l'école. A la pauvreté des familles s'abutent le manque de formation des maîtres et le sous-équipement des classes.

A la rentrée 2003, le Président Marc Ravalomanano a voulu frapper les esprits un kit scolaire - cartable avec plusieurs outils d'écriture, a été donné à chaque enfant du primaire. Début novembre, à 100 kms au nord d'Antananarivo, l'ai accompagné le Père, responsable d'une paroisse rurale, qui allait prendre livraison au bureau de la circonscription scolaire des kits pour les élèves de ses écoles. La motivation des maîtres augmente. Ils constatent que les parents s'intéressent à nouveau à l'école; ils bénéficient eux-mêmes de formations organisées durant les vacances scolaires. Il est important que cet effort continue. Pour tout le pays, il y a à peine la moitié des enfants qui sont scolarisés ; et il n'est pas rare qu'une moitié seulement des enfants entrés en primaire termine tout le cycle.

«Ils n'ont pas connu 1972»

Le Recteur du Collège St.Michel - établissement de 2.400 élèves à la capitale -, souligne qu'une nouvelle génération se prépare. « Ils n'ont pas connu 1972 », cette période d'enthousiasme au cours de laquelle on tournait le dos à la France, on prônait la malgachéité et en même temps on écoutait avec attention les messages des pays communistes.

Photo de la Place des martyrs de 1947 novembre 2003

Maintenant, les parents ne savent pas de quoi demain sera fait. Au moins, ils cherchent à ce que leurs enfants se préparent solidement ; pour cela tout est bon les études, le sport, les activités parascolaires, y compris religieuses. Ce comportement de la bourgeoisie tananarivienne augure-t-il du futur ? Il faut s'armer pour entrer dans un paysage devenu mondial. La spécificité culturelle viendra après.

L'amorce d'une reprise économique

 De nouveau, dans la banlieue sud de la capitale, particulièrement le matin à partir de 6h, on croise des files d'hommes et de femmes qui vont au travail, à pied pour la plupart. Les entreprises en zone franche occupaient à Antananarivo en 2001 autour de 100.000 personnes ; à la mi-2002, les deux tiers avaient fermé; certaines ont déménagé au Mozambique voisin. En 2003, on est prêt de retrouver le niveau d'activité antérieur.

Les conditions de travail sont parfois très dures pour certaines entreprises, précisent les curés des paroisses avoisinantes, travail continu de 7h à 19h avec seulement une pause d'une demi-heure à midi ! Dans d'autres, la législation sociale est mieux respectée.

Ces investissements industriels principalement consacrés à l'habillement sont fortement concentrés à la capitale et à Antsirabe, à 150 kms au sud ; il y en a peu à Mahajanga et à Tamatave, aucun à Fianarantsoa. Décalage de développement et d'aménagement qui s'accentue et qui est bien dommageable pour l'ensemble du pays. Au moins doit-on noter la reprise de grands travaux routiers sur l'axe Nord-Sud, axe si essentiel aux habitants qui aiment circuler et se visiter ; mais il faudrait que le réseau s'étende et se diversifie ; il reste tant de régions enclavées qui ne sont pas stimulées à produire et qui pourraient faire d'utiles échanges avec celles qui se différencient par le climat et les cultures.

L'agriculture encore à la traîne

 Dans chaque préfecture, le paysan qui atteint le meilleur rendement en riz reçoit un prix. Encouragement certes et coup de publicité pour le pouvoir. Suivre une politique agricole d'envergure est une autre affaire. Comment diffuser un message technique adapté aux centaines de milliers de petits exploitants agricoles aux rendements rizicoles insuffisants : 3,2 tonnes en moyenne sur les Hautes Terres ?

Une piste-digue traversant des rizières; au fond, le village d'Ampilanonana,
à 90 kms au nord d'Antananarivo

Ils suivent les habitudes ancestrales, alors que la méthode de culture recommandée par le système de riziculture irriguée (SRl, voir encadré) ainsi que la culture du riz pluvial, sont des innovations à leur portée. Mais l'importation récurrente de riz fait peut-être l'affaire de certains, de même que la promotion inconsidérée des engrais. En fait, les voix des paysans, hormis ceux des cultures riches comme la vanille dans le Nord-Est, se font bien peu entendre dans les bureaux de la capitale.

Système de riziculture irriguée

C'est fortuitement que le P. Henri de Laulanié, en 1984, risqua un repiquage précoce de plants de riz. Cet essai se révéla prodigieusement efficace. En étudiant toutes les étapes de préparation de la rizière (Cf. le Chap. IV du livre Le riz à Madagascar, un développement en dialogue avec les paysans, Karthala, 2003), il mit progressivement au point un système de riziculture diffusé depuis par le CIIFAD de New York multiplication des rendements entre 2 et 10 avec une fumure naturelle.

L'association Tcf y-Saina (ATS) en assure la diffusion à Madagascar. Consultez le site internet www.tefysaina.org

LA DIFFICILE UNITE NATIONALE

Des pratiques politiques ambigües

 Quoique la sécurité ne soit pas encore totalement assurée sur l'ensemble du pays, la bonne tenue des élections communales, rurales et urbaines, au mois de novembre 2003, a renforcé la crédibilité du régime. Le parti qui soutient le président Marc Ravalomanana s'est acquis une large majorité. Le président avait les moyens pour cela, ceux de l'Etat et ceux de ses entreprises Tiko et Magro entre lesquels, sur ce point comme sur d'autres, on s'aperçoit que la frontière est floue.

Deux villes importantes ont élu des opposants, Tamatave et Fianarantsoa. On verra si ces communes bénéficieront comme les autres des crédits octroyés par l'administration centrale. Car la tentation d'hégémonie guette le nouveau pouvoir : l'humour populaire compare déjà les pratiques du parti présidentiel avec celles de l'Arema, le parti de l'ex-président Didier Ratsiraka. La carte du parti sert de sésame utile...

Une entente nationale à rétablir

Les Malgaches ont été tellement échaudés, avec la succession des régimes depuis 1972 et tant de promesses non tenues, qu'ils remarquent vite les dérives. Leurs conséquences pourraient être cette fois plus graves car le président, étant originaire de la région centrale de l'lmerina. Le pouvoir politique et la haute administration se trouvent donner l'image de la domination des ressortissants de cette région, à la population nombreuse et scolarisée depuis plus d'un siècle.

L'unité nationale un moment rompue en 2002 reste fragile. Il y a une réconciliation des coeurs qui n'est pas faite et qui pourrait s'amorcer si la justice, institution malheureusement très corrompue, traitait les dossiers des centaines de personnes emprisonnées depuis juillet 2002. Le remaniement ministériel du mois de janvier 2004 a heureusement mis en exergue « le rétablissement de la crédibilité de la justice ».

RÔLE DES EGLISES

Politique et religion, frontières à préciser

Une des caractéristiques du nouveau pouvoir est de se présenter comme inspiré par la religion chrétienne. Il faut se souvenir de l'appui sans réserves que Marc Ravalomanana a obtenu des membres des Eglises lors de la partie de bras de fer qui l'opposait à Didier Ratsiraka et ses partisans sur la question d'un 20 tour ou non du scrutin présidentiel (voir notre N° 285 de Jésuites en Mission). Actuellement, à tous les échelons, toute réunion des représentants de l'Etat commence par une prière chrétienne ; dans les réunions publiques, un ministre du culte est invité à la diriger.

 

Tout récemment, le Conseil Chrétien des Eglises a rappelé que ses ministres n'étaient tenus de diriger une prière dans une enceinte Qfficielle qu'à deux moments de l'année, la fête nationale (26 juin) et la célébration des martyrs de 1947 (29 mars). Une certaine prise de distance avec le pouvoir politique se manifeste. Dans les Eglises, la flambée d'enthousiasme pour le nouveau régime est en partie retombée. Les évêques catholiques ont été les premiers à réagir, mais dans une longue lettre peu connue du public, publiée le 1 er mai 2003. Ils y précisent les champs respectifs du politique et du religieux (voir extraits Jésuites en mission N°291).

Plus tard en novembre, à l'occasion de leur assemblée plénière, ils interrogent longuement le Premier Ministre ; le principal sujet d'inquiétude vient de l'insécurité grandissante dans les campagnes ; les bandes de pillards sont un phénomène récurrent depuis des décennies mais que ce pouvoir-ci ne puisse agir sera interprété comme une grave faiblesse.

Christianisme de masse

Il ne faut pas oublier que le pourcentage des chrétiens par rapport à la population varie beaucoup d'une région à l'autre. Le christianisme a touché l'ensemble des populations du centre de l'île

ailleurs la religion des ancêtres domine ; l'islam s'étend mais reste faiblement représenté. Le P. P.-F. de Torquat constate que les églises indépendantes et les sectes se multiplient sous de multiples appellations (Madagascar: les Eglises face à plusieurs défis, in Jésuites en mission N°292).

La religion chrétienne est associée de par son histoire dans le pays à la promotion de l'écrit, au savoir moderne diffusé par l'école, à la lutte contre les maladies. D'où la confiance généralement faite aux Eglises et l'attente qu'exprime une population très démunie. Il est difficile d'évaluer le poids des services rendus par les Eglises, permettant àbien des populations de « tenir » et parfois d'entamer une promotion sociale.

Mais ce christianisme qui célèbre et qui chante longuement au cours des cérémonies dominicales ne parvient pas à s'exprimer avec une certaine netteté dans le domaine public. A un certain niveau de responsabilité, les croyants ne paraissent pas réagir. La réflexion chrétienne sur l'engagement dans la cité, l'usage des biens, l'éthique des affaires est peu développée.

Photo : église en construction à 100 Km nord de Antanarivo

Ambohidronono dans la paroisse rurale d'Antanetibe (lmerina) les fidèles construisent leur église
(Nov. 03)

Dans le travail concret des jésuites rencontres, curés à la campagne ou en ville, éducateurs dans un collège, animateurs d'une aumônerie, le ministère spirituel occupe un temps important, avec son corollaire de formation des laïcs et de soutien aux religieuses. La spiritualité ignatienne qui associe prière et engagement commence à être proposée aux laïcs dans les centres spirituels, au travers de la catéchèse, des mouvements et de quelques publications.


PHOTO de Antanarivo église St Joseph de Mahamasina (1864) au dessus on distingue la cathédrale d'Andohalo (1861)

Chances et menaces de la mondialisation

La société malgache est marquée par une culture qui vise à une intégration harmonieuse de tous ses membres. Elle est accueillante et tolérante. Quel que soit le niveau de vie de ceux qu'ils rencontrent, beaucoup de touristes remarquent une ouverture et une belle qualité d'accueil. Société paisible où le conflit ouvert est toujours évité, ou, lorsqu'il éclate, il peut vite mener à la violence à moins qu'on parvienne à le résoudre dans une cérémonie de réintégration. Si bien qu'on ne perçoit pas facilement les dissensions elles doivent rester cachées.

Ainsi le vivre-ensemble peut couvrir bien des mésententes.

La modernité, pour faire bref, s'introduit aisément dans cette culture ; ce fut le cas pour l'écriture, l'école, l'outil monétaire, les techniques, etc. Mais l'acquisition d'une solide compétence ne dispense pas des obligations familiales et claniques. Au sein des élites comme dans la structure familiale paysanne, le novateur est obligé de composer avec le groupe. Il peut choisir de s'éloigner ou bien rester mais en utilisant la force et l'argent pour s'imposer. Le cours libéral de la mondialisation tend à faire prédominer cette dernière attitude. Et par ailleurs, pauvreté et déscolarisation ayant déstructuré bien des familles, le nombre des jeunes, prêts à toute violence pour vivre, augmente.

À l'Eglise d'appuyer une recherche de savoir-vivre ensemble

L'Eglise peut aider à assumer la modernité, en promouvant les valeurs de travail, de rigueur et d'honnêteté, et en appuyant une recherche de savoir-vivre commun. Le catholicisme, par souci d'inculturation, a voulu voir dans les liens familiaux (le fihavanana) la matrice d'une solidarité pou­vant s'étendre à une échelle plus large, ecclésiale et nationale. Utopie bien compréhensible mais le christianisme risque d'y perdre toute capacité de questionnement des rigidités traditionnelles.

Que l'option libérale du régime offre ou non àbeaucoup les chances de reproduire le parcours du président actuel, ce qui est reconnu comme sa success story, il s'avère en fait que celui-ci reprend d'une autre manière le message laissé par son prédécesseur l'argent est roi. Il y a là un défi de la modernité. D'où la tâche d'éducation rendue encore plus urgente, afin de donner aux hommes la capacité de mettre une hiérarchie entre les valeurs et d'identifier dans la culture malgache ce qui gardera à la vie sa saveur. Car si le dicton affirme que « la vie est douce » (mamy ny aina), le monde nouveau qui advient risque fort d'être principalement dominé par le pouvoir de l'argent.

Bernard CHANDON-MOET

 

 

Pour en savoir plus :

> Jésuites en mission (Asie - Afrique - Madagascar)

> Un nouvel élan pour la justice

> L'apostolat social en Afrique et à Madagascar

> Madagascar : l'impasse présidentielle en mai 2002

> Le bienheureux Jean BEYZYM et Marana l'hopitâl des lépreux

> François Noiret (Madagascar)

> Etre jésuite aujourd'hui dans le monde