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actualités > 2004 > jeunes de Cergy au Sénégal
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par Lucien DESCOFFRES
Pour l'insertion
de jeunes de Cergy
Une action humanitaire
au Sénégal

Depuis un an, j'ai une activité à mi-temps dans le service prévention de la Sauvegarde de l'enfance et de l'adolescence du Val d'Oise. Avant mon arrivée déjà, un projet basé sur la pédagogie de l'action humanitaire avait été mis en route pour une dizaine de jeunes de Cergy. La région et d'autres acteurs institutionnels s'étaient mis d'accord pour financer un projet d'installation d'une salle informatique multimédia au Sénégal.

J'ai été intégré à cette équipe comme responsable de la partie informatique du projet : mise en place de la salle et formation à l'informatique des jeunes cergyssois. Pendant les six mois qu'a duré l'action, les jeunes ont reçu une indemnité équivalente au RMI. Pour ma part j'ai passé environ 300 heures avec les jeunes, dont une centaine au Sénégal.

Par ce type de projets les jeunes sont invités à un renversement de leurs schémas mentaux, à un vrai changement de "culture".

 
1/ De la plainte au don
 

Habitués des services sociaux, ces jeunes apprennent vite à les utiliser et à se couler dans la culture de la victime : « Les gens sont racistes envers moi, personne ne me donne de boulot, je n'ai pas d'argent... ». Bref, la société ne m'aime pas. Le diagnostic est complètement justifié, mais se constituer en victime empêche de réagir pour s'en sortir. - Par ce projet pour une association sénégalaise de développement local, les jeunes sont invités à un retournement. Pendant quelques mois, plutôt que de nous plaindre, faisons quelque chose pour des gens qui auraient au moins autant de motifs de se plaindre, mais qui ne se plaignent pas, eux : ils ont fondé il y a quelques années une association qui fait du développement local, notamment à travers la gestion de micro-crédits.

 
2/ De la cueillette à l'initiative
 

Les échecs scolaires ont conduits ces jeunes à s'installer dans l'inactivité, à cueillir les aides et propositions faites à leur intention, et à gérer leurs relations à l'intérieur de la bande ; ils n'ont pas besoin de construire quelque chose pour l'apporter aux autres : ils consomment. - Le projet les a invités à sortir pendant un temps de ce type de réflexe. Qu'est-ce qu'il faut réunir en matériel, services, compétences, pour installer une salle de quinze ordinateurs multimédia dans une ville de 100.000 habitants au Sénégal ? Cet exercice a été sans doute le plus difficile pour eux, et le déplacement mental aussi important que le séjour au Sénégal. Se prendre la tête pour inventer jour après jour le travail à faire pour monter un projet, c'est le monde à l'envers, quand on a comme culture, la cueillette ou l'attente de l'ordre obligeant à faire quelque chose.

 
3/ De l'échec à la réussite
 

Beaucoup de ces jeunes en échec scolaire tiennent les murs parce qu'ils ont conscience de leurs lacunes en compétences et savoir-être. Les éducateurs ont eu à leur faire dépasser des résistances et auto-protections : « De toute façon je n'y arriverai pas, un projet comme ça lancé par des éducs n'ira jamais au bout. ». Plutôt ne rien tenter que de montrer ses limites aux copains ! - Les neuf jeunes qui ont osé ont été intégrés à une action qui a atteint son objectif. La salle informatique accueille aujourd'hui des Sénégalais, notamment des jeunes, pour apprendre la bureautique et consulter internet. Le dernier jour sur place, plusieurs disaient : « Je ne pensais pas qu'on y arriverait ! »

 
4/ Confronter son origine étrangère à une rencontre effective d'étrangers
 

Les neuf participants étaient tous des jeunes cergyssois de couleur. Trois avaient des liens familiaux avec le Sénégal, les autres avec Haïti, le Cap Vert ou ailleurs en Afrique. Constitués en groupe de Français venant au Sénégal, ils ont eu à expérimenter ce qu'ils sont ou ce qu'ils font. L'un avait en argent de poche l'équivalent d'un an de salaire local et l'a dépensé comme un nouveau riche ! Hébergés deux par deux dans des familles, le dépaysement a été important. Accueil chaleureux où l'individualisme a moins de place que chez nous, cohésion du tissu social local, vitalité de l'association qui nous accueillait : dans cet environnement ils se trouvaient finalement du côté des riches. Cette confrontation pour une part est encore enfouie dans l'inconscient car certains n'ont pas réalisé sur le moment la nature de leurs comportements. Il y faudra du temps.

* * *

Ce type de projet humanitaire, toutes les expériences le disent, doit être suivi dans la durée par les éducateurs. Une action courte et provocante ressemble à un expériment qui fait ressentir des écarts, sortir des repères protecteurs, éveille à l'inconnu. Elle a la force de l'instant et tire sa fécondité de l'interprétation que le jeune pourra en faire. Dans le déroulé de l'action, j'ai surtout ressenti le décalage des jeunes avec les perspectives proposées : donner, apprendre une technique pour la transmettre, travailler pour une équipe, arriver au bout, s'adapter au pays. Au retour, dans le travail d'expression qui leur a été demandé, a surgi la satisfaction d'avoir participé à une action qui a tenu ses promesses. On a fait ce qu'on avait dit. On reprend confiance en soi. On est capable de quelque chose.

Après coup, les éducateurs constatent aussi des fruits sur les quartiers. Ces neuf jeunes ont maintenant une image positive auprès de leurs copains. Ils ont réalisé quelque chose qui parle aux autres. Ils ont tenu leurs promesses. Plusieurs avaient peur de ce long séjour en Afrique : « Six semaines sans péter les plombs, je suis pas sûr d'y arriver », me confiait l'un d'eux avant de partir. Au retour, celui-là a révisé son bac, et l'a obtenu, d'autres ont réussi à décrocher quelques jobs en entreprise.

Une dynamique est là. La moitié ont entrepris de fonder une association pour faire d'autres actions humanitaires, notamment en Casamance, dont l'un des jeunes est originaire. La culture du don appelle : aboutira t-elle ? La culture du trafic n'est pas loin et peut pervertir l'intention d'origine. Pour cette nouvelle étape, les partenaires africains sont aussi essentiels que dans la première. Une association dynamique a donné au projet sa véritable efficacité. Les amis du GADEL (Groupe d'Appui au Développement Local) avaient envie de cette salle informatique. Ils ont joué le jeu dans l'insertion de ces jeunes dont ils connaissaient les difficultés en France. Les familles ont été rémunérées pour l'hébergement des binômes. Les animateurs de l'association ont donné de leur temps et ont encouragé régulièrement les jeunes dans leur travail. Ils ont organisé une fête et donné un cadeau à chacun, valorisant ainsi l'effort fait par ces jeunes. Ce soir-là, l'un d'eux que je poussais à prendre la parole en public me disait qu'il était trop ému pour cela. L'association qu'ils veulent faire sur Cergy pourrait décoller si s'instaurait une collaboration durable avec le Gadel et d'autres partenaires locaux. Nous avons besoin les uns des autres pour vivre de cette culture du don.

Lucien DESCOFFRES de la communauté jésuite de Cergy

 

 

Pour en savoir plus :

> Communauté de Cergy

> JEMP : Jésuites en monde populaire

> Plus de 30 ans de présence jésuite au Sénégal

> JEMP : Lettre de liaison

> François Iverneau : Quartier au coeur

> Un jésuite syndicaliste

> Une immersion de pauvreté à Cergy

> Assises pour un temps de justice

> Cap Vert et l'émigration

> Echange entre les deux rives de la méditerranéee

> Béatitudes des religieuses et religieux ignatiens en cité