L’expériment d’hôpital

Blaise bangOn imagine souvent une vie au noviciat comme deux années entre quatre murs. En réalité, le novice est régulièrement amené à vivre de longues semaines à l’extérieur pour vivre un expériment, une expérience aux frontières du quotidien dont on revient rarement inchangé. Parmi les expériments proposés, il en est un particulièrement marquant, l’expériment d’hôpital.

Avec deux autres novices, j’ai été envoyé en Dordogne dans une institution qui prend en charge des personnes souffrant de troubles psychiques et de handicap physique ou mental. J’étais chargé d’animer une unité de huit personnes et d’aider pour les repas, une tâche qui n’était pas sans difficulté pour moi car le milieu médico-social m’était inconnu.

Ma première surprise aura été de constater le peu d’aide que je pouvais apporter : sans formation, il ne m’était pas possible de participer aux douches et aux soins. Restaient les repas et les promenades, des activités plus banales, lesquelles flattaient moins mon désir d’action. Il s’agissait d’abandonner un certain volontarisme et de me laisser rencontrer par ceux auprès de qui j’étais envoyé. Dès lors, l’attitude juste n’était pas tant de trouver une animation susceptible de plaire au résident que d’être à l’écoute de ses attentes, d’accepter d’être surpris. Ainsi, alors que je poussais le fauteuil d’une résidente à travers les couloirs du pavillon durant la promenade quotidienne, j’ai constaté qu’elle préférait de loin avancer à la force de ses bras, quitte à avancer plus lentement.

Dans le pavillon où je travaillais, la majorité des résidents ne pouvait communiquer oralement. Les échanges se faisaient grâce à des abécédaires ou un signe du visage, ce qui m’a permis de découvrir l’immense patience du personnel qui n’hésitait pas à prendre le temps nécessaire pour décrypter un regard ou une expression. Personnellement, mon rapport à l’autre a été questionné en ce sens où la compréhension de mon interlocuteur n’était pas naturellement acquise, et où il s’agissait pour moi de poser un acte de foi à travers cet échange. Et plus inattendu encore, j’ai perçu l’intime lien entre cet acte de foi et ma relation avec le Seigneur, entendant un appel à accueillir une altérité plus profonde avec Celui que je m’efforce de suivre.

Cette dynamique spirituelle m’était difficile à partager avec les équipes de soin, lesquelles reflètent justement notre société contemporaine. Pourtant, si les mots devenaient parfois un écueil, notre désir mutuel de service s’incarnait dans l’attention dévouée aux résidents. Alors que je peine souvent à expliquer le chemin qui me pousse à entrer au noviciat, l’objet de ma vocation, tout comme la leur, se passait d’explication. A une époque où il est de bon ton d’étiqueter chaque intention, nous avons pu goûter cet appel commun qui dépassait tout clivage et toute sensibilité.

Ainsi, j’ai quitté la Dordogne en ayant fait l’expérience du tout Autre dans le dépouillement de volonté qu’il requiert, pour mieux écouter ceux qui ne parlent pas. Curieux que ce soit auprès d’eux que j’aie senti les enjeux de la rencontre, ou auprès de personnes aux frontières de l’Eglise que j’aie pu être éclairé de ce que je vis au noviciat. L’expériment, une expérience du dehors, pour mieux entrer au plus profond de soi, le mystère de l’intime qui ouvre au plus universel.

Un novice de première année

(Illustration proposée pour accompagner cet article : Peinture de Blaise Bang)

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