Philippe Demeestère, jésuite

« Les clochards sont des prophètes »

Depuis plus de 30 ans, le Père Philippe Demeestère sj,  vit avec les sans-abri. Il a fondé, avec quelque-uns d’entre eux de l’Association La Margelle. Il évoque la portée spirituelle de cette expérience de partage de la pauvreté.

logo du Magazine La vieExtrait de l’article interview de Charles Wright dans La Vie
du 8 novembre 2012          Photo de Raphaël Helle

 

Ce soir de 1978, dans le dortoir du foyer de SDF Nicolas-Flamel, à Paris, j’ai connu un instant de ravissement, tandis qu’un de mes voisins de lit, doucement éméché, entonnait à tue-¬tête ce refrain : «Nuits de Chine, nuits câlines, nuits d’amour… » Au milieu des injures, de la misère, de la violence qui traversaient ce grand fond de cale de la Ville lumière, se laissait entendre là quelque chose de l’insolente santé de la vie.

Père Philippe Demeestère SJ Photo de Raphaël HelleJ’ai grandi à Halluin dans une famille catholique où la religion faisait partie de la trame du quotidien. Ma mère s’occupait de ses trois enfants, mon père était assureur. J’entends encore leurs discussions passionnées sur le concile Vatican II; dont ils espéraient des avancées, un peu d’air dans l’Église. J’ai connu une enfance heureuse dans une famille aimante. En quittant le foyer, j’avais d’ailleurs conscience d’avoir reçu tout ce qu’il fallait recevoir ; je pouvais partir les mains vides et l’esprit serein !

Mon bac en poche, j’ai musardé à l’université, mais l’enseignement y était trop livresque ; je n’y respirais pas cette liberté que je plaçais déjà au firmament des valeurs. Après une expérience de serveur, je suis donc parti en coopération dans un collège tenu par des pères blancs à Azazga, dans la région de la Grande Kabylie. Expérience fabuleuse de partage avec ces enfants retardés dans leur scolarité à cause de la guerre d’Algérie.

Les étapes de sa vie :
1949 Naissance à Halluin (Nord).
1970 Coopérant en Algérie.
1972 Entrée au noviciat jésuite de Lyon.
1981 Devient déménageur intérimaire.
1984 Ordonné prêtre. Création de la Margelle.
1994 La Margelle s’installe dans une ancienne ferme, en Haute-Marne.
2012 Publie le livre  Les pauvres nous excèdent.

“ Le premier service que nous pouvons attendre des pauvres,
c’est de nous libérer de toute idée de gain personnel ”

De retour en France, j’étais en quête d’un lieu où fonder ma vie autour de liens fraternels. Tenté un temps par le kibboutz, c’est finalement vers la Compagnie de Jésus que mon désir s’est porté. En feuilletant la revue de cet ordre, deux articles m’avaient séduit : l’un racontait l’expérience de ces disciples d’Ignace qui, dans l’Amérique latine du XVIIe siècle, avaient créé des enclaves où ils vivaient en harmonie avec les Indiens, alors que ces derniers étaient ailleurs réduits en esclavage ; l’autre relatait l’itinéraire de Matteo Ricci, se convertissant au mode de pensée chinois avant de prétendre imposer quoi que ce soit. Enfin, la formule d’Ignace – « chercher et trouver Dieu en toute chose » – faisait écho à mon expérience en Algérie, où j’avais tenté de faire découvrir aux jeunes, en dehors de toute référence religieuse, ce qui pour eux était porteur de vie.

Mon entrée au noviciat jésuite relevait donc plus d’une décision rationnelle que d’une foi authentique. C’est plus tard, pendant une retraite, que j’ai rencontré le Christ. D’un seul coup, les Écritures se sont ouvertes, et j’ai senti que je participais de la même histoire que celle de Moïse, d’Abraham, d’Élie, devenus mes contemporains.

En 1973, mes supérieurs m’envoyèrent en stage dans un asile de nuit marseillais. Ce fut mon premier contact avec les vagabonds, les marginaux, les clochards, ces dénominations exotiques renvoyant en fait à ces situations ordinaires connues dans la maladie, les ruptures, la vieillesse. Cette expérience fut aussi brève que décisive : je compris qu’il me faudrait retourner dans ce trou noir de l’humanité, partager la pauvreté de ces écorchés, me débarrasser à leur contact de mes pelures, si je voulais bien penser, bien vivre, être libre.

Installé à Paris pour terminer mes études religieuses, je me suis mis à fréquenter les SDF du centre Flamel. Parmi ces compagnons du soir, beaucoup gagnaient leur vie dans la plonge, la restauration. Pour épouser leur existence, j’ai donc pris le chemin du travail intérimaire. Avec les « gars », une fois empochée notre paie, nous avions l’habitude de nous réunir dans l’appartement d’une amie. L’évidence des bonheurs liés à ces temps d’escale nous incita à trouver un lieu pour prolonger ces parenthèses. Au fil du temps, nous serons ainsi une quarantaine à donner chair à ces liens d’unité, cette pratique de la gratuité, ce partage d’histoire. En 1984, pour officialiser cet être-ensemble, nous avons créé une association, la Margelle.

L’intention n’était pas d’aider ses membres à s’en sortir, mais de rappeler qu’au milieu des problèmes qui bouffent l’esprit comme la vermine bouffe les corps, il y avait de la place pour autre chose : une vie qui ne soit plus régie par le manque de ce qui se compte, mais par l’abondance de ce qui ne se compte pas. Pendant 10 ans, dans les rires et les pleurs, nous avons ainsi fait corps dans nos pauvretés, jusqu’à ce que la dynamique s’étiole, notamment après l’arrivée du RMI, qui a renforcé les aspirations personnelles des sans-abri. Aussi, ce rêve constitutif de notre humanité – bâtir un attelage, à la vie à la mort, qui donne forme à une fécondité partagée -, nous sommes partis le vivre à la campagne.

Le Père Philippe Demeestère SJ

 

Voilà près de 40 ans que mes chemins se mêlent à ceux des sans-abri. Pour parler de ces frères, je n’utiliserai pas la formule conventionnelle : « C’est fou ce qu’ils m’ont apporté. » Car le premier service que nous pouvons attendre des pauvres, c’est justement de nous libérer de toute idée de gain personnel. À travers eux, c’est une perte qui se propose. Perte sans prix des illusions et des grandeurs sans avenir : l’image de soi, la maîtrise de sa vie, la possession, l’accumulation… Si le prophète est celui qui trace un chemin de conversion, alors les pauvres sont des prophètes. Ils nous rappellent que c’est quand on a rien que l’on devient libre et que l’on peut alors tout donner.

 

Son livre :
–  Les pauvres nous excèdent, Philippe Demeestère, éditions 16 €.
–  Présentation du livre sur le blog de la revue Etudes

Chronique d’une traversée de la pauvreté

« La pauvreté est bien une malédiction, mais c’est au plus près d’elle que se laisse saisir la bénédiction de la vie », écrit Philippe Demeestère dans ce livre en forme de chronique, au ras du sol, de l’aventure humaine et spirituelle de la Margelle, association d’abord installée à Paris, puis exportée à la campagne pour sortir les SDF de l’orbite de la ville et de ses tentations, et aujourd’hui en sommeil. Dans une langue élégante, l’auteur évoque le destin de ces clochard qui ont gravi, dans l’anonymat, tant de carmels, et auprès de qui il a affiné sa vision de l’homme, sans doute aussi sa compréhension de Dieu. En lisant ces pages nourries de références bibliques, on comprendra que la beauté de la vie simple que lui et ses frères clochards ont partagé, aucun riche ne pourra jamais se la payer !

Mes conseils pour grandir en pauvreté… (voir la suite de l’interview dans le N° 3506 de la revue La Vie)

Pour en savoir plus :
–   Ma figure spirituelle dit Philippe Demeestère, c’est Aimé Duval.
Voir les pages sur Aimé Duval
–   Le site du Magazine La Vie
–   Philippe Demeestère, ou la religion au service du vivre ensemble en Haute-Marne

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