Poèmes de Jean Mambrino sj

mambrino

«Tant de sentiers
Un seul passage
Plus mince que le fil du feu
Le tranchant de la brise »

in L’oiseau-coeur, 1979

 

Le passage d’une parole authentique à travers le maquis des techniques poétiques est fragile, mais beaucoup de lecteurs pourront  découvrir dans l’écriture de Jean  Mambrino une hospitalité merveilleuse. Critique littéraire et théâtral à la revue Etvdes, enseignant et grand voyageur, homme d’amitié  et de culture, Jean Mambrino  a construit une Å“uvre au croisement de la littérature « profane » et de la littérature spirituelle : il s’y déploie un « oui » sans réserve à la lumière  de l’Incarnation, à ses larmes et à ses prodiges. Du Veilleur aveugle (1965)  à Grâce, son dernier recueil  de poésies,  en passant par La saison du monde et L’oiseau-coeur, ce grand poète jésuite a su faire de son art une profonde et inépuisable « contemplation pour parvenir à  l’amour » .

Nous vous proposons d’entendre à travers un choix de quatre poèmes la voix de cet homme de foi et de lettres disparu le 27 septembre 2012 à Lille.

Le premier est extrait de Sainte Lumière et fait coïncider l’aube du jour à la genèse de la parole donnée en partage à tous les hommes pour peu qu’ils entrent dans le silence d’une véritable attention au réel:

Le point du jour

Le point du jour
braise attisée
par la dernière brise
—-de la nuit
quel vide l’attire
————le dilate
déploie l’absence
sur quoi bientôt se dessinent
les collines  les arbres
les visages
et cette fleur
où dort la mer brillante

le temps s’étale
————à travers l’espace
en tous sens
quand le point du jour
ouvre le sens
par où s’épanche
——-la lumière
l’éclat des yeux
la fournaise du solstice
et le soir qui ruisselle
————avec les ombres
mais toujours
——-pointe le jour
———un rien de jour
presque
———rien

 

Jean Mambrino a été marqué par la Grande-Bretagne où il vécut jusqu’à l’âge de sept ans. Il a su conjuguer dans son oeuvre la pudeur propre  à la poésie  victorienne anglaise  (Robert Browning et G.M.Hopkins entre beaucoup d’autres) et la lucidité flamboyante du théâtre shakespearien. La venelle du soleil levant dans La saison du monde évoque le lendemain de Noël (le Boxing Day) à Londres et rend un bel hommage  au génie du théâtre élizabethain.

 

La venelle du soleil levant
(Rising sun court)

La rumeur s’est retirée de Londres par toutes les rues,
Le ressac des visages entrechoqués, ne laissant
que le silence où glissent ça et là quelques images,
une voiture, une silhouette en avance sur sa mort,
fondue dans l’apparence, comme sur les vieilles peintures
le faucheur ou la glaneuse imperceptibles au bord du ciel.

Boxing Day pétrifie la cité de la Terrible Nuit.
L’ombre de Verlaine y rôde à la recherche de son enfance,
autour des marchés vacants de « Angel » à Islington.
Une petite fille court avec son chien sur Primrose Hill
où l’air est vert et rose dans le soir glacé. Les solitudes
se serrent  à plusieurs, front contre front, au creux des chambres,
autour des nourritures colorées qui réchauffent le cœur.
L’immensité dans sa coquille cherche une issue. Un mot
passe à travers les murs, inentendu et oublié,
mêlé aux souvenirs. Le Fleuve semble ralentir,
(je ne parle pas de la Tamise d’argent-noir à Greenwich,
sous le ciel de Turner fixé par la poudre des songes),
le courant est suspendu, à peine sur place le frisson
de ce qui ne peut finir, avant que tout soit arrêté.
Chaque miette de vie brûle en secret, mais quelques-uns
ont vu le feu central, l’embrasement semblable à la paix
de l’océan qui dort, ou à l’architecture des montagnes
soulevées par le soleil, dans le jour de l’évidence.
Étrange que rien ne soit perdu ! Au cœur de la Cité,
je pose ma main sur une pierre de l’étroit cimetière
de Saint Bartholomew (tout autour la pluie rouge des bombes
a effacé ce qui fut) ; le Moyen Age est là, tranquille,
dans la petite église ridée que Will et Ben longeaient
d’un cÅ“ur pensif, au sortir de la taverne de Cloth Fair,
avant d’aller vers le Fleuve et le Globe, par la Venelle
du Soleil levant. Tout est transmis et dort sous le futur.
Bien sûr, ces marchands, ces mendiants, ces princes, vêtus de soie,
de chanvre ou de tweed, leurs amours, leurs larmes, leurs ivresses
(comme il vous plaira) n’étaient que des images à l’image
de leurs palais, de nos tours, qui brillent dans le lointain
d’aujourd’hui, comme si rien n’avait été. (Et pourtant
une ombre a touché ma main quand j’ai touché la tombe
de Saint Bartholomew). Oui, des images qui bougent,
et la vie en transparence, si fine qu’elle ressemble
à nos rêves, une petite vie cernée par le sommeil,
murmure Will, en redescendant, alourdi, vers le Fleuve.
Il n’y a pas de rues, chacun ne fait que traverser
son âme, franchir à l’envers les images qui demeurent,
le long de Little Britain, vers le Fleuve, environné
par le Temps qui regarde à travers nos yeux, en dehors
du Temps et des regards. Une main sur votre main
La mort elle-même image. Mais d’où vient alors l’amitié
des ombres, aussi légères que la petite fille
qui court sur la colline avec son chien, derrière le soir ?

 

Cet autre poème est extrait du premier recueil de Jean Mambrino, Le veilleur aveugle paru en 1965. Écrit un jour de Vendredi Saint en 1960, il évoque avec force et pudeur la grandeur irréductible de la Passion du Christ : non un épouvantail qui fait un instant trembler mais une puissance d’amour et de justice toujours à l’œuvre dans le monde partout où le mal et la mort voudraient l’emporter.

La patience du soir

La patience du soir  ne voile pas les larmes
De tant de faces piétinées dont le sang
Se mêle à la boue et à la nuit. Océan
Épais, ô limon rouge du chagrin ! Les charmes
La mer couleur de feuille morte et de rosée,
Les idoles masquées qui caressent vos corps,
Levant leurs ongles d’or contre le crépuscule,
Jamais n’endormiront le mal de mort,
(Sous la tiédeur du soir un ruisseau noir circule)
N’effaceront parmi les palmes et les roses
L’odeur sucrée de la mort.

Ni les villes sans lune où se tisse un acier
Plus souple que le lin pour habiller les dieux,
Ni les caves de cristal abritant le feu
Des graines à venir, les subtiles semences,
Ni les fusées mourant au fond des voies lactées,
Ni les palais de poudre bleue, ni les éclairs,
Apprivoisés au creux des jarres de la science,
N’étoufferont le cri de ces yeux écrasés,
Ton âme qui crie à bouche fermée,
Qui appelle allongée, le corps contre la terre,
Attendant, sur le bord de son dernier silence.

 

Dans son avant-dernier livre, Grâce, (Arfuyen, Paris, 2009) le poète va droit à l’expression de sa foi toute simple en un langage neuf et beau ; « tout le visible vit de l’invisible », « tout l’audible de l’intransmissible » et « tout le tangible de l’inaccessible». «Il y a un chemin au fond de l’obscur» et «chaque détail coloré /sur l’émail du monde/surabonde de beauté». Enfin, «tant de voix/ perdues/prient et respirent » au fond du cÅ“ur de l’homme qu’il expérimente déjà dans le travail de sa propre mémoire le passage incessant du temps à l’éternité. En bref, dans ce recueil, Mambrino laisse rimer  « dépouillement » et «émerveillement ».
Qu’est-ce que la poésie sinon le chemin le plus court entre la gratitude et l’espérance, entre deux amis inconnus la parole la moins frelatée ? Elle est en tous les cas pour Mambrino un consentement à la vie des autres, une « vision » qui remet chaque visage, tous les visages, à l’espérance du Christ :

« Une vision aussi ronde que l’étonnement ouvre l’empan du monde dans le point d’un regard. Il suffit d’y consentir, même en rêve, pour la recevoir et du même coup la reconnaître, tel un visage qui sort de la confusion des foules. Un être unique se détache ainsi de la multitude et nous touche, à peine, avec des mains d’aveugle. Longue et muette conversation, à distance, où dans l’ignorance un message est partagé, une confidence ouverte dont nul ne connaît la source et qui concerne un secret universel. Cette vision vient comme la foudre et s’éloigne plus lentement que l’Océan. »

Pour en savoir plus :
Présentation de Jean Mambrino sur les Editions Arfuyen
Site des éditions José Corti
L’oiseau cÅ“ur, précédé de Clairière et Sainte lumière
La poésie de Jean Mambrino (article de la revue Etudes)
Jean Mambrino, prix européen de littérature
Les œuvres de Jean Mambrino aux éditions du Cerf
Grâce, poèmes de Jean Mambrino

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