Jacques Sommet, hérault de la liberté

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Le Père Sommet s’est éteint le mardi 23 octobre dans sa 100ème année.
Il nous laisse une expérience humaine et spirituelle de traversée de l’épreuve fondée sur une relation au Christ qui libère.

 

Une messe sera dite en mémoire du Père Jacques Sommet
ce jeudi 8 novembre 2012     à 18h 30   à l’église St Ignace
33 rue de Sèvres 75006 à Paris (Métro Sèvres-Babylone)

De nombreux témoignages nous l’ont rappelé ces derniers jours.

logo_lacroixExtrait de l’article de La Croix de Bruno Bouvet :

Un intérêt jamais altéré
pour la marche du monde

Né le 30 décembre 1912 dans une famille de soyeux lyonnais, il occupe très jeune des responsabilités industrielles avant d’entrer en 1934 dans la Compagnie de Jésus. Premier d’une longue série d’engagements : d’abord dans la Résistance, qui le conduit à participer à la fondation de l’hebdomadaire Témoignage chrétien puis dans l’aventure des prêtres ouvriers, à laquelle il apporte la profondeur de sa réflexion. Le P. Sommet veut ouvrir l’Église sur la société, y compris dans des univers apparemment hostiles. Affecté à la formation des jeunes jésuites dans les années 1950, il leur fait connaître la pensée marxiste et noue de nombreuses amitiés avec des personnalités communistes. Son jugement aiguisé et son intelligence vive lui font prédire
« l’éclatement des marxismes » dès les années 1970…

Confronté au Mal absolu, le premier directeur du Centre Sèvres à Paris
(la « faculté jésuite ») n’avait jamais cédé au repli sur soi. Au contraire, ses amis lui reconnaissaient une empathie jamais assouvie pour ses contemporains, quelle que soit la diversité de leurs options politiques ou philosophiques. Et un intérêt jamais altéré pour la marche du monde, qu’il sillonna de part en part.

La question de l’absence de conviction spirituelle ne pouvait que hanter celui qui dirigea le service Incroyance et foi de la Conférence des évêques de France. Parce que c’est dans la foi en Dieu et dans la capacité de pardonner que cet homme épris de liberté avait trouvé le socle de son existence. « Si Dieu est, affirmait-il à La Croix en 1987, il passe par l’autre. Je ne peux me passer d’aucun homme : toujours, fût-il le plus avili, il a quelque chose à me dire de Dieu. »

 

Vidéo d’Apostophes  www.ina.fr/art-et…/bourreaux-et-victimes.fr.html


 

Le Père Jacques SommetLe moment peut être bon de relire
son livre best-seller
« L’honneur de la liberté »
aux éditions centurion
dont voici un extrait  :

La liberté nue

Question posée à Jacques Sommet : Dans cette vie faite de surveillance continuelle, de travail pénible, de menace constante et imprévue, de faim et d’épuisement, reste-t-il le temps et le désir d’une réflexion  ou d’une reprise un peu personnelle, un minimum de droit à exister intérieurement?

Jacques Sommet : Si j’essaie de retrouver la vie quotidienne au camp, je remarque curieusement qu’elle partage le rythme de la vie de toute l’humanité depuis les temps les plus primitifs. La vie du soir et de la nuit, puis le retour au travail. Et, comme ce sera la situation dans les derniers mois, à quatre dans un lit, où il ne faut pas bouger, c’est quand même le repos. Et le travail difficile, c’est l’ouvrage quotidien, mais dans un autre contexte, celui de l’ordre massif imposé par la réunion de milliers de détenus.

Il faut distinguer ce qui se passe chaque jour au début et ce qu’on vit après. Il y a un apprentissage qui peut être aussi un désapprentissage. Au début, on vit instinctivement, comme on peut. Excusez la formule pédante, des gens vont se déconstruire, d’autres vont se construire. Les deux vivent ensemble, mais on sent qu’un tel glisse.

Il y a des pentes descendantes et des pentes montantes.

Les gens peuvent se retrouver quelques minutes dans le relatif désordre en allant des blocks au rassemblement et en revenant des rassemblements aux blocks. Une image curieuse et contradictoire :  au moment où l’organisation du camp rassemble 20 000, puis 25 000 et, dans les dernières semaines, plus de 40 000 personnes, dans un ordre purement extérieur, on trouve l’occasion d’un bref échange; exactement quand la foule se rassemble et quand elle se désagrège. On peut être trois ou quatre pour faire ce voyage et parler humainement. C’est l’instant où se ressuscite un moment de confiance. Cela ne semble rien du tout, mais on a rencontré celui à qui on peut parler et celui de qui on peut entendre. Cette part de vie personnelle, très personnelle, est quand même un appui pour certains. Là aussi se nouent les petites intrigues qui mènent quelquefois à de grandes actions secrètes. Des fidélités actives se tissent. Les initiatives de Michelet et des amis autour de lui se dessinent là en quelques instants.

Il reste des marges de liberté qui résistent à cet ordre qui emmène tout, à ce contrôle permanent et h la promiscuité qui renforce en quelque sorte la surveillance. Le contrôle des chefs est remplacé par le contrôle de la peau contre la peau. Et pourtant quelques échappées peuvent donner prise à la réflexion, à la méditation.

Il existe une grande différence, presque insondable et inanalysable, entre les façons dont chacun fait face, quels que soient les actes à travers lesquels va se traduire ensuite cette résistance. Au fond, cela me frappe dès le début, autre chose est la liberté, autre chose la libération. La lutte pour la libération, c’était la résistance avant qu’on soit arrêté. Dans l’épreuve, qui est comme la « réduction à zéro », elle fait place à ce qui est, pour moi du moins, une surprise : que la libération n’est pas la liberté et que la liberté peut être vécue de façon nue, peut-être. Plus de libération possible, mais la liberté résiste. Une révélation plus stupéfiante qu’éprouvante! On est pris entre deux issues. D’une part, la capitulation toujours possible, celle de certains qu’on voit, la sienne qu’on peut craindre. La capitulation de la vie biologique, qui fait que je m’arrête et vais mourir. La capitulation intérieure. D’autre part, la lutte pour un peu de dignité dans ce qui se passe, pour redresser la tête quand on est injurié, que sais-je ? L’humiliation et le mépris sont choses auxquelles on est extrêmement sensible.

Des marges de liberté résistent     p93

Justement à travers le « passage à zéro », j’ai été amené à prendre conscience que, dans l’action de Résistance antérieurement, deux choses étaient mêlées : la protestation d’une liberté pour elle-même et l’action de libération; or les deux sont disjointes en quelque sorte  à mesure que la lutte pour la libération a cessé. Dans la prison déjà, ce qui fut lutte pour la libération devint le temps d’une attente. Il n’y a rien à faire et on se dissocie, on se désengage peu à peu. Alors on découvre ou non la liberté. La libération est peu de choses à ce moment-là. Il ne reste plus que la liberté.

Pour moi, l’apogée, si on peut dire, fut le transport dans le train puis les premières heures à Dachau. Ensuite la vie quotidienne ressemble un peu à la vie d’un ouvrier de petite condition, d’un pauvre type qui est exposé tous les jours lui aussi à un accident du travail :  la vie de gens que j’appelle les pauvres gens. Les avant-derniers de la colonne. A première vue, sommes-nous tellement différents des pauvres gens de la ville voisine? Et pourtant il y a une grande différence. Cette liberté qui a traversé le néant précédemment peut se reconstruire. Moment positif, qui n’existe peut-être pas dans la vie de l’ouvrier allant depuis toujours à son usine sans se poser de questions de ce genre. Mais quel moment plus dangereux aussi; on peut glisser, on peut abandonner la liberté. Alors la vie collective sera déconstruction. Certains vivent cette situation ambiguë de liberté de façon plus consciente ; d’autres, sans qu’ils en prennent conscience, gardent une sorte de dignité ou de fierté. Pas tous. Certains vont se limiter à satisfaire le besoin, quitte à sacrifier la liberté ou la dignité qui restent. Ou bien on essaiera de s’en sortir, tant pis pour ce qui pourtant a été payé de tant de périls; ou bien on essaiera de reconstruire cette relation très élémentaire qu’est la vie sociale, la vie du camp, la vie de l’avenir, à partir de ce zéro et de cette liberté sauvée.

[...]

Pour en savoir plus :
Pour acheter le livre  L’honneur de la liberté >>
Un discernement communautaire dans le camp de Dachau >>
Jacques Sommet: l’une des mémoires de Dachau n’est plus
Jacques Sommet : une flamme dans la nuit et le brouillard (dans La Vie en 1995)
Sur le site du Centre Sèvres
Une aventure religieuse de la liberté par Jean Lacouture en 1993
L’acte de mémoire 50 ans après la déportation

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