Nouveau directeur jésuite au Beijing Center

tbc

Le Père jésuite français Thierry Meynard succède le 1er août 2012 au Père Roberto Ribeiro qui termine son mandat de 3 ans comme  directeur international du Beijing Center (TBC) de Pékin.

« J’ai vu ce centre de Pékin, le TBC devenir au long des années un lieu unique d’enseignement et de recherche sur la Chine», dit le Père Meynard, qui enseigne dans le département de philosophie de l’Université Sun Yat-sen, Guangzhou, depuis 2006.

Autour de Thierry Meynard

De gauche à droite : Mr Bill McCahill, le Père Mark Raper SJ, President de la Conférence Jésuite d'Asie Pacifique, le Père Thierry Meynard SJ, promu Directeur international et le Directeur sortant Fr Roberto Ribeiro SJ

Père Thierry Meynard sj

Père Thierry Meynard sj

« TBC a offert une connaissance en profondeur de la langue, de la culture et de la société chinoises à des centaines d’étudiants, et les anciens élèves sont maintenant actifs en Chine de multiples façons. Nous allons continuer notre mission de former de façon rigoureuse à la compréhension de la Chine et de favoriser les échanges universitaires entre la Chine et le monde ».

Le Père Meynard est arrivé en Chine en 1988 et il a acquis, par son travail dans l’éducation supérieure et la vie en Chine, une énorme expérience pour comprendre la culture chinoise et établir des ponts entre les cultures chinoise et occidentale.

Père Roberto Ribeiro  sjLe Beijing Center fut fondé en 1988 par le Père Ron Anton SJ, qui dirigea le centre pendant une dizaine d’années avant de passer les rênes au Père Ribeiro. Conçu à l’origine comme un programme classique d’études à l’étranger, TBC s’est développé dans des directions inattendues : le travail scientifique, les publications, un choix varié de programmes.

TBC met ses ressources à la disposition d’étudiants venant à Pékin, à des universitaires désireux d’explorer l’histoire et le culture de la Chine dans leurs relations avec d’autres cultures, et à des professionnels cherchant à comprendre la Chine contemporaine et à établir des relations avec elle.

TBC The Beijing Center

TBC The Beijing Center

 

TBC The Beijing Center

A l'intérieur de l'université

Pour plus d’informations :
Voir le site www.thebeijingcenter.org
Voir la video (en anglais)

 

La tour Eiffel vue depuis les toits de Franklin (Etablissement Saint Louis de Gonzague)

La tour Eiffel vue depuis les toits de Franklin (Établissement Saint Louis de Gonzague)

Interview de Thierry Meynard sur le blog des élèves de Terminales qui a été en 2008 Témoin aux Journées Missionnaires du Collège Saint Louis de Gonzague (Franklin) à Paris

Thierry Meynard, jésuite français missionnaire en Chine, était en 2008 le témoin des JM ; professeur de philosophie en université, et chercheur à l’Institut Ricci, il a accepté de répondre à nos questions :

1) Quelle a été l’Histoire de l’Église catholique en Chine, et plus largement en Asie pacifique, depuis son implantation ? Quel rôle y ont joué les Jésuites ?

L’Église catholique a déjà une longue histoire en Chine. Si des moines Nestoriens sont arrivés au septième siècle et des prêtres Franciscains au douzième, ce n’est qu’avec l’arrivée des Jésuites à la fin du seizième siècle que le Christianisme a pu s’implanter de manière durable et significative dans la société chinoise. Cela correspond en effet au mouvement des “Grandes Découvertes” de l’Occident, portées à la fois par un projet politique d’expansion, à la fois politique et commercial, et d’un projet religieux de conversion de “païens”, généralement considérés en danger de damnation éternelle. Contrairement à ce qui s’est généralement passé en Amérique et en Afrique, les missionnaires ont apprécié positivement les cultures Asiatiques. Les Européens étaient en admiration devant le raffinement et la sophistication de la culture et de la société japonaise ou chinoise, notamment à cause de l’existence de traditions écrites et littéraires, ainsi que de sociétés politiques assez organisées. Les européens entrevoyaient là des possibilités réelles de communication, d’égal à égal, et cela d’autant plus qu’ils n’avaient pas les capacités militaires d’envahir ces pays.

Nous connaissons tous le nom de François-Xavier, envoyé en mission en 1540 par Ignace de Loyola. Il mit en place au Japon une méthode missionnaire tout autre que celle qu’il avait utilisée en Inde et en Indonésie. Quand il rencontra pour la première fois le Japonais Paul Anjiro à Malacca, qui s’intéressait spontanément au Christianisme, il prit le temps de l’instruire. Il répondait patiemment à toutes ses questions et objections, et il ne le fit baptiser qu’un an après à Goa, par l’évêque du lieu. Au Japon, François-Xavier et ses compagnons apprirent patiemment le japonais. Le tempérament pressé de Xavier ainsi que les circonstances ne lui permirent pas d’avancer plus à fond dans une nouvelle approche missionnaire qui respecterait les traditions culturelles et spirituelles de l’Asie. Cependant, son expérience japonaise présentait un progrès considérable et déjà préparait la voie à une nouvelle forme d’évangélisation.

Michele Ruggieri, un Jésuite italien, fut le premier Européen à être autorisé à s’établir dans l’Empire des Ming, en 1585. Il fut ensuite rejoint par Matteo Ricci qui obtint l’autorisation de l’Empereur pour s’établir à Pékin en 1601. Leur approche missionnaire est révolutionnaire : les Jésuites se mettent à étudier pendant de très longues années non seulement la langue Chinoise mais aussi les textes anciens, comme les Quatre Livres confucéens. Ils décident d’abandonner leur habit religieux dans un bref temps pour la robe bouddhiste, puis ensuite pour la robe des lettrés.

Bref, ils comprennent que le Christianisme ne pourra s’implanter en Chine qu’en s’immergeant dans la culture et la société chinoises. Au niveau historique, la contribution des Jésuites est d’un double ordre, à la fois culturel et scientifique, et aussi religieux. En fait, les autorités politiques Chinoises n’autorisaient la présence d’étrangers que dans la mesure de leur utilité pour le régime. Les Empereurs des dynasties Ming puis Qing vont reconnaître l’intérêt pratique des contributions culturelles et scientifiques qu’apportaient ces Occidentaux. La liste des contributions jésuites est en effet impressionnante : astronomie, mathématique, botanique, cartographie, architecture, linguistique, philosophie, etc.

Presque tous les Chinois aujourd’hui connaissent le nom de Matteo Ricci et considèrent de manière positive cette première introduction du savoir occidental. La seconde contribution des Jésuites est la fondation de l’Église catholique chinoise. Pendant qu’un certain nombre travaillaient à la cour avec les élites intellectuelles et politiques, beaucoup d’autres travaillaient à l’évangélisation directe dans de grandes villes, mais aussi auprès des population rurales. Vu le petit nombre de prêtres, les communautés chrétiennes locales se sont structurées autour d’associations et de chef laïcs, qui prenaient en charge l’organisation des prières régulières, des célébrations des fêtes, des enterrements, etc. Quand, suite à la condamnation par Rome de rites chinois, l’empereur Yongzheng a expulsé les Jésuites en 1724, les communautés chrétiennes rurales ont survécu, pratiquement sans avoir accès aux prêtres et aux sacrements.

Au dix-neuvième siècle, l’expansion coloniale occidentale en Chine va favoriser le retour des missionnaires. De grands centres catholiques se développèrent dans les grandes villes comme Shanghai, Pékin et Tianjin, mais aussi dans les campagnes. De nombreuses institutions catholiques ont été créées, comme des hôpitaux, écoles secondaires, universités, maisons d’éditions, qui ont eu un rôle important dans le processus de modernisation de la Chine. En même temps, ces institutions fonctionnaient souvent sur un mode très colonial, d’autant plus que la Chine était déchirée par des guerres intérieures et par des agressions militaires extérieures.

La victoire des communistes en 1949 a réussi à unir le pays et à lui donner une nouvelle direction. Les missionnaires ont dû quitter le pays. Toute la société chinoise étant fortement encadrée par une idéologie unique, les activités religieuses ont été limitées et finalement interdites. Il a fallu attendre la fin de la Révolution culturelle et le début des réformes, pour que les églises soient réouvertes au début des années quatre-vingt. Malgré ces longues années pendant lesquelles les catholiques chinois n’avaient pas participé à la messe et reçu les sacrements, ils avaient maintenu leur foi grâce à des dévotions pratiquées dans leur maison, comme la récitation du rosaire.

2) Quelle est la réalité de l’Église en Chine aujourd’hui ?

Il n’y pas de chiffre précis sur le nombre de catholiques en Chine, mais on peut penser qu’il y en aurait une quinzaine de millions. Les protestants seraient trente millions. En ce qui concerne les catholiques, il s’agit encore d’une église essentiellement rurale. L’identité chrétienne est constituée d’abord par l’appartenance à la famille, au village. Cependant dans les villes, un phénomène nouveau se développe : de nombreuses personnes s’engagent dans un processus de conversion, à l’occasion d’une rencontre, d’une discussion, d’une lecture ou d’une visite dans une église.

Je voudrais ici parler de deux défis de l’Église catholique en Chine :

- la liberté du chrétien : Il s’agit de témoigner de la liberté chrétienne face aux tentations du matérialisme, du clientélisme et de la corruption. Le chrétien est invité à promouvoir en lui et autour de lui une parole de vérité, qui réfléchit sur ses connivences possibles avec le mensonge, qui est capable d’interroger les zones d’ombre. Dans une société en transformation rapide, il s’agit pour le chrétien de maîtriser son anxiété par rapport à la peur de l’avenir, en se libérant des conformismes et en osant sa propre aventure d’homme mû par l’Esprit. Cette liberté chrétienne se déploie de manière préférentielle dans la solidarité avec les pauvres et les exclus du système.

- progresser vers la pleine unité de l’Église en Chine : Même si le Vatican et Pékin ne sont pas encore arrivés à trouver le consensus qui leur permettrait d’établir des relations diplomatiques et de normaliser le mode de sélection des évêques, il existe dans la grande majorité des diocèses une situation assez harmonieuse : l’évêque y est reconnu à la fois par l’Association patriotique et par Rome. A côté de ce régime harmonieux, il existe deux situations périphériques : d’un côté, des évêques qui ont été promus par l’Association Patriotique n’ont pas été reconnus par le Vatican; de l’autre côté, des évêques qui ont été nommés par Rome fonctionnent sans l’accord du gouvernement.

3) Quels sont vos projets missionnaires en Chine, que fait concrètement un Jésuite en Chine aujourd’hui ?

Avant de parler directement du travail des jésuites aujourd’hui en Chine, il peut être intéressant de brosser un rapide tableau des vitalités et des résistances qui traversent la culture et la société chinoises au début de ce siècle. Le premier constat qui s’impose à n’importe quel observateur de la Chine est celle d’une évolution rapide, qui a pour premier vecteur une croissance économique soutenue de 10 % par an, pratiquement continue depuis le début de la réforme économique lancée depuis 1978. Il est évident que les résistances au changement sont fortes : préservation d’avantages acquis par les nantis du système, angoisse et paralysie devant l’effort requis, bureaucratie délirante, etc…

Dans cette mutation accélérée, tous les secteurs de la société sont concernés : l’économie, l’éducation, la culture, la défense nationale, jusqu’à la politique. Même si la modernisation politique est la plus lente, il n’est déjà plus question de rejeter ouvertement l’idéal démocratique, mais plutôt de faire admettre que le système du multipartisme ne peut pas s’appliquer immédiatement à la Chine, à moins d’appeler à l’effondrement du pays comme dans l’exemple repoussoir de l’ancienne Union Soviétique. Donc les actuels tenants du régime placent l’horizon de la démocratie à 2050, ce qui bien sûr ne les engage pas personnellement dans la mesure où eux-mêmes auront disparu d’ici-là.

Dans ce contexte général, on peut décliner les présences jésuites en Chine en 2001 dans 4 secteurs différents: le travail au sein de l’Église, la formation universitaire, le dialogue interculturel et le souci des plus démunis.

Le travail au sein de l’Église

La présence de la Compagnie en Chine s’est maintenue tout d’abord par la foi tenace de jésuites chinois dans les anciennes missions, notamment celle de Shanghai, confiée auparavant à la province de Paris, et celle de Xian-xian dans le Hebei, confiée auparavant à la province de Champagne. Dans ces deux régions fort contrastées, une des plus grandes métropoles du monde, et une zone rurale peu développée, une quinzaine de jésuites maintenant âgés continuent un travail direct d’évangélisation. Certains le font dans le cadre des structures officielles de l’Association patriotique (paroisses, séminaires).

D’autres jésuites travaillent en dehors des structures officielles, dans ce que certains appellent “l’Eglise souterraine”, mais qui est cependant très visible dans certains secteurs ruraux, administrant des paroisses, voire organisant des pèlerinages. Il semble donc plus juste de parler de la portion non-officielle de l’Église. Ces jésuites sont soumis à des tracasseries périodiques.

Au niveau de la réflexion théologique, la Chine essaye de rattraper son retard par rapport au monde, notamment par la publication en traduction chinoise des grands théologiens du XX ème siècle. L’Association Patriotique autorise et encadre la venue de professeurs de théologie pour enseigner. Ainsi, depuis une dizaine d’années, des Jésuites venant du théologat de Fujen à Taiwan, du séminaire du Saint Esprit de Hong Kong, ou bien encore d’Europe ou des États-Unis, sont invités dans la dizaine de séminaires de l’Église patriotique pour former les jeunes prêtres de demain. Mais leur enseignement est très contrôlé et ces professeurs étrangers ne peuvent pas rencontrer directement les séminaristes. Cependant, on espère que se lèvera bientôt une nouvelle génération de théologiens qui pourront exprimer dans la culture chinoise la foi chrétienne.

Aujourd’hui, un grand nombre de prêtres et religieuses ont le désir d’approfondir leur vie spirituelle. Aussi il y beaucoup de demandes, non seulement pour donner les Exercices Spirituels, mais aussi pour former des personnes qui pourront être capables de les donner à leur tour. Bien sûr, former un directeur spirituel demande beaucoup d’années, mais c’est un travail auquel un certain nombre de Jésuites contribuent activement aujourd’hui.

La formation universitaire

Les universités en Chine ont repris leur tache d’enseignement en 1978, après 10 années de totale interruption pendant la Révolution culturelle. Après un isolement du reste du monde, la formation se libère peu à peu du carcan idéologique et s’ouvre aux courants de pensée et aux nouvelles techniques du monde moderne. La réforme entreprise depuis deux ans dans quelques universités du pays vise à relever le niveau académique et favoriser la recherche. Pour cela, on exige plus des étudiants au niveau académique. En même temps que les salaires des professeurs ont été valorisés, les exigences académiques des professeurs se sont renforcées en terme de qualité de l’enseignement et de production de travaux de recherche.

En matière de formation, toutes les branches du savoir nécessitent une réelle modernisation, pour préparer les cadres de demain. Parmi ces besoins en formation, le management est une des priorités du pays. Dans mon propre cas, j’enseigne dans un département de philosophie. J’ai la chance d’avoir étudié à la fois la philosophie occidentale en France et la philosophie chinoise en Chine. Même si mon enseignement touche principalement la philosophie classique et moderne européenne, je suis capable de faire référence aux traditions confucéennes ou bouddhistes. Inséré dans un département, je participe à part entière à la vie du département. Non seulement je donne des cours aux étudiants de premier cycle, et des séminaires de maîtrise et doctorat, mais aussi j’ai la responsabilité directe d’étudiants pour la rédaction de leur thèse. Je participe aussi à la recherche, en publiant dans la revue de philosophie du département et dans d’autres revues nationales. Je participe aussi à l’organisation de conférences internationales.

Même avec une croissance quantitative de 10% par an, la qualité de cette croissance pose de sérieux problèmes, dont un des principaux est le faible niveau de formation en gestion, entraînant mauvaise utilisation des ressources humaines et naturelles, faibles productivités, etc… Pour répondre à ce défi, les universités jésuites américaines ont fédéré leur effort pour ouvrir en collaboration avec l’Université de Pékin, le BiMBA, Beijing International MBA (Maîtrise internationale de gestion des affaires de Pékin), offrant à des étudiants chinois une compétence aux techniques modernes de gestion. Il est à noter que cette collaboration ne limite pas son champ à l’entreprise privée, mais a pu se développer également dans le domaine de l’éducation publique, avec la formation de professeurs en gestion des régions défavorisées de l’ouest de la Chine.

Le développement économique chinois révèle également beaucoup d’injustices sociales, avec un droit du travail ou des marchés publics ignoré par beaucoup d’entreprises. En fait, avec des zones de non-droit immenses, la Chine est devenue un pays où sévit le libéralisme sauvage : journée de travail de 12 heures parfois, travail d’enfants, accidents du travail fréquents, corruption atteignant aussi bien la police que les juges, contre-marques de toutes sortes de produits (jusqu’au dentifrice ou au papier hygiénique), trafic de faux billets. Dans ce fonctionnement économique où la dignité de l’homme est déniée, une parole de confiance entre acteurs économiques est très précaire. Cet état de non-droit permet le développement de réseaux de clientélisme et de réseaux mafieux. Depuis dix ans, un Jésuite suisse donne des cours d’éthique des affaires dans plusieurs universités pékinoises, pour sensibiliser les futurs cadres aux problèmes moraux, leur permettant de concevoir que les exigences éthiques ne sont pas forcément contraires au développement économique. Depuis cinq ans, il a créé un centre d’éthique qui organise des conférences et publications dans ce domaine. Pour nous chrétiens, l’exigence d’une parole authentique s’enracine dans la foi en un Dieu qui lui-même se fait Parole. En Chine comme ailleurs, nous pouvons témoigner que les paroles échangées dans les affaires doivent également servir à construire l’humanité plutôt qu’à l’aliéner.

Le dialogue interculturel

Après plusieurs décennies d’isolationnisme culturel, les chinois sont avides de connaître le monde. Cela se manifeste au premier niveau par l’intérêt des chinois pour l’apprentissage de la langue anglaise. Les chinois voient dans l’anglais le passeport qui leur permettrait de communiquer avec le monde. Non seulement d’apprendre du monde, mais aussi de parler au monde de l’expérience chinoise. Depuis maintenant une dizaine d’années, des jésuites et des religieuses, venant pour la plupart des Etats-Unis et des Philippines, travaillent à Xiamen, pour former des professeurs d’anglais de la ville de Xiamen. En formant ces futurs professeurs d’anglais à une intelligence en profondeur d’une langue étrangère, on espère qu’ils pourront amener leurs élèves à dépasser l’aspect utilitariste, et à s’ouvrir à une réelle expérience de l’altérité culturelle.

Toujours dans le domaine linguistique, les Instituts Ricci de Taibei et de Paris sont engagées dans ce travail de décodage des mots et des concepts entre la langue française et le chinois. La publication à Paris en décembre 2001 du Grand Dictionnaire Ricci chinois-français, comportant 13 500 caractères singuliers et plus de 300 000 mots et expressions, donnera suite à une édition chinoise dans quelques années. Le dictionnaire Ricci, écrit essentiellement par des français pour un public francophone, nécessite quelques adaptations pour le public chinois. Ces adaptations devraient se faire à Pékin par un comité regroupant des experts chinois francophones et des membres des Instituts Ricci.

L’institut Ricci de Taipei, sous la direction de Benoît Vermander, publie une revue mensuelle en Chinois, en partenariat avec Etudes, et adressant les sujets de l’actualité politique internationale, de la culture, de la société, et de la spiritualité. Une version internet de la revue existe depuis 2006.

La rencontre de la culture occidentale et chinoise s’est faite dans une histoire chargée de fascinations et aussi d’incompréhensions réciproques dégénérant parfois en conflit. L’Institut Ricci de San Francisco, fondé par le Père Malatesta et dirigé aujourd’hui par M. Wu Xiao-xin, a pour vocation de travailler à l’élucidation de cette histoire complexe des missions catholiques en Chine. On assiste depuis une décennie à un renversement méthodologique. On ne se contente pas de regarder les missions du point de vue du missionnaire occidental, mais on accorde une importance accrue à la réception par les chinois : comment les chinois ont-ils compris l’Évangile, qu’en ont-ils retenu, comment se sont-ils organisés en communautés ? La prise en compte des deux pôles complémentaires de l’annonce et de la réception de l’Évangile doit permettre une réévaluation plus équilibrée du christianisme en Chine. Actuellement, deux historiographies sont antinomiques : une vision chrétienne qui ne se placerait que du point de vue de la conquête du monde, et la vision officielle de l’Etat chinois qui identifie purement et simplement l’effort missionnaire au colonialisme occidental.

Si le dossier historique du christianisme chinois des XIX et XX ème siècles est le plus chargé de conflits entre l’interprétation marxiste et l’interprétation chrétienne, le christianisme chinois des XVI et XVII ème siècles d’avant la période coloniale offre de plus grandes possibilités de convergence des points de vue. Cette période est d’ailleurs qualifiée par les autorités chinoises “d’âge d’or des relations entre la Chine et l’Occident”. Dans cette période, des Jésuites européens ainsi que les convertis chinois ont joué un rôle prépondérant, entamant un dialogue d’égal à égal entre les cultures. Dans cette ligne, en octobre 2001, l’Institut Ricci de San Francisco a organisé en collaboration avec l’Institut des Sciences Sociales de Pékin un colloque sur le jésuite italien Matteo Ricci, commémorant ainsi le quatrième centenaire de l’arrivée de Ricci à Pékin en 1601. En octobre 2008, une conférence va se tenir à Péking sur le rôle des Jésuites à la cour.

A Macau, un quatrième Institut Ricci s’est ouvert en 2000, et dirigé aujourd’hui par le P. Artur Wardega. Le nouvel institut vise à développer des relations plus étroites avec les intellectuels chinois, concernant le rôle de Macau dans l’histoire des relations culturelles entre l’occident et la Chine. Un autre axe de recherche consiste dans le dialogue inter-religieux, notamment entre le christianisme, le bouddhisme et le taoïsme. L’institut publie depuis 2004 une revue trimestrielle bilingue, Chinois-Anglais.

Depuis 1997, quelques 26 universités jésuites américaines proposent également à de jeunes étudiants de partir pour 5 ou 10 mois faire une expérience de la langue et de la culture chinoise à Pékin, tout en continuant leur cursus universitaire. Pour beaucoup, cette première expérience de l’étranger constitue un défi qui les stimule à de réels déplacements intellectuels. Outre le passage par l’apprentissage de la langue, qui vérifie le sérieux de leur engagement dans cette aventure, leur sont proposés des cours sur l’histoire, la littérature, la philosophie, le cinéma, mais aussi la finance, le marketing,…

Le souci des plus démunis

Depuis une quarantaine d’années, le Père Ruiz à Macau et le Père Gutheinz à Taiwan combattent contre la lèpre. Depuis une vingtaine d’année, ces deux jésuites s’investissent à combattre ce fléau aux dimensions sociales lourdes dans le Sud-Ouest de la Chine. Pour cela, ils proposent une aide en matériel et en formation pour des léproseries souvent fort démunies. Depuis 2006, des Jésuites se sont engagés dans l’aide sociale auprès des personnes infectées par le HIV ou le SIDA.

Comme dans beaucoup de problèmes de santé publique comme la lèpre ou le sida, les responsables politiques tant au niveau national que local ont tendance à cacher les graves problèmes sanitaires, pour ne pas ruiner l’image positive que l’on veut se donner. Ainsi, les fonds alloués à la prévention et à au traitement des maladies sont dérisoires. Si des médecins attirent l’attention des politiques et des média, ils risquent souvent d’être traités de mauvais patriotes. Dans cette situation, on comprend que l’attention et l’aide matérielle de la communauté internationale soient indispensables pour faire face à des besoins énormes. Mais là encore, le gouvernement chinois est soucieux de ne pas compromettre l’image qu’il veut donner au monde d’un pays performant et bien géré.

En se situant sur cette brèche sociale de l’inégalité face à la santé, l’action des Jésuites dans le domaine social témoigne que la société humaine ne peut être fondée sur des idéaux trompeurs de succès matériel, mais bien sur une solidarité envers tous, dont aucun n’est exclu, même sans valeur “utile” pour la société.

dans le SichuanToujours dans le Sud-ouest de la Chine, dans la province du Sichuan, Benoît Vermander intervient régulièrement dans la création et le démarrage d’une école dans un village très pauvre de la minorité Yi. Beaucoup d’enfants devaient en effet parcourir des dizaines de kilomètres à pied pour aller à l’école.

 

Grâce à cette nouvelle école, ils pourront suivre une scolarité normale, intégrant plus d’éléments de leur propre culture ainsi qu’une pédagogie plus moderne. Les minorités nationales vivant dans les endroits les plus reculés de la Chine souffrent d’un très grand retard économique et culturel. Souvent, les parents n’ont pas les moyens de payer les frais de scolarité d’une école qui a dû abandonner la gratuité, ou bien les parents emploient leurs enfants aux travaux agricoles, pour leur permettre de survivre.

Je voudrais poursuivre par une réflexion sur la manière pour des jésuites d’être présents en Chine. Il est important d’abord de reconnaître que l’Église en Chine existe pleinement. Même si les catholiques chinois sont une petite minorité, ce sont eux qui sont appelés à être les vecteurs de l’évangélisation. De plus, beaucoup d’ordres religieux et des mouvements d’Église venant de l’extérieur tentent d’apporter une contribution positive, soulignant la dimension universelle de l’Église. Ces congrégations et mouvements collaborent avec l’Église locale. Mais le fort contrôle politique fait que de nombreux projets sont menés dans une nécessaire discrétion, ce qui inévitablement nuit à la transparence et la coordination.

Les contraintes actuelles de la situation politique en Chine font que nous ne pouvons pas venir en Chine de manière trop massive, avec des moyens importants ni en personnel, ni en institution. Sans doute, nous n’avons pas (ou nous n’avons plus) la prétention d’influer à nous seuls sur le cours de ce pays et de cette civilisation. De plus, c’est sans doute là une chance qui peut nous aider à trouver une manière originale de s’insérer en Chine, qui ne soit pas perçue comme un retour triomphaliste, mais comme une collaboration à égalité avec des institutions chinoises déjà existantes. Traditionnellement depuis ses origines, la Compagnie de Jésus a toujours cherché à fonder ses propres institutions, en fournissant l’argent et les hommes. Cela a permis au gouvernement de la Compagnie une grande efficacité. Pourtant, dans les pays de mission, l’afflux important de ressources financières et humaines a pu parfois ne pas respecter suffisamment les réalités locales.

Dans le cas de la Chine, certains envisagent de rebâtir des universités catholiques, des écoles, des hôpitaux,… De telles structures peuvent avoir leur pertinence, même si pour certains chinois cela peut remémorer péniblement la situation coloniale d’avant la révolution de 1949. Cependant, la situation de la Chine d’aujourd’hui n’est pas comparable à ce qu’elle était dans les années trente ou quarante. A cette époque, le pays était en guerre et l’État incapable d’assurer un fonctionnement normal. Dès lors, les institutions chrétiennes étaient souvent les plus stables et ont pu aider efficacement dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de la culture. Mais, parfois ces institutions dirigées principalement par des étrangers semblaient vivre dans leur propre monde, parfois coupées de l’âme de la Chine. Aujourd’hui la Chine est un État fort. Même si l’État est miné par la bureaucratie et l’inefficacité, il bénéficie de structures stables et il est parfois riche en moyen.

Pour le moment, l’implantation d’institutions catholiques en Chine est difficile, mais ces institutions verront certainement le jour prochainement. Cependant, à côté d’institutions propres, il y aurait nécessité à bâtir de véritables projets en co-responsabilité avec les acteurs locaux. Même si cela implique une moindre visibilité et plus de temps pour mettre en place des structures, cela devrait permettre de développer une plus grande synergie avec les acteurs locaux, et aussi de développer un réel climat de confiance et estime mutuelles. De tels projets devraient pouvoir être financés par des fonds étrangers, mais aussi locaux, démontrant la capacité réelle d’engagement de tous.

Nous le voyons bien les présences jésuites en Chine en 2008 n’obéissent pas à un plan très structuré. Elles sont plutôt le résultat de l’histoire ancienne ainsi que de volontés d’individus et d’institutions de faire que quelque chose se passe effectivement, dans le jeu des contraintes politiques actuelles. Mais j’espère que ce rapide exposé, non exhaustif, aura au moins démontré que beaucoup d’initiatives sont encore possibles pour les jésuites et tous ceux prêts à s’associer au destin chinois, qui constitue un enjeu majeur du troisième millénaire.

4) Quand le Vatican n’encourage pas le prosélytisme et que le régime communiste oppresse la liberté, comment la communauté chrétienne peut-elle subsister et même croître ? L’exemple des croyants suffit-il quand l’annonce de la bonne nouvelle est entravée?

Je me permets de diverger quelque peu par rapport aux prémisses de votre question. Premièrement, je ne crois pas qu’un Chrétien puisse renoncer à proposer librement la foi à d’autres. La question est plutôt sur le comment de la proposition chrétienne, de son contexte. Deuxièmement, on ne peut pas parler d’oppression religieuse de la part du régime. En fait, les autorités reconnaissent une grande marge de manœuvre aux religions dans le cadre de la loi. Cependant, il est vrai que l’Église en Chine est privé de ponts importants avec la société. Elle est exclue de l’éducation et en grande partie du monde de la santé. S’il existe des journaux et des maisons d’éditions catholiques, de nombreuses restrictions existent au niveau éditorial et de la distribution.

Pourtant cette question de la mission est décisive pour l’avenir de l’Église en Chine. Aussi dans l’état actuel, le vecteur d’évangélisation passe tout d’abord par des communautés catholiques, qui peuvent rayonner et essaimer de nouvelles communautés. Cette évangélisation est certainement très lente, mais cette lenteur peut être aussi une chance pour un enracinement profond de la foi.

5) Que pensez-vous que l’Église de Chine peut nous apporter, et plus largement que peut nous apporter ce pays si différent ? Qu’avons-nous à apprendre de cette culture ?

Au-delà de ses produits manufacturés, ce que la Chine peut apporter à nous Chrétiens, c’est d’abord le trésor d’une tradition spirituelle que beaucoup de chinois redécouvrent face aux assauts de la société de consommation. Cette tradition est difficilement perceptible pour les Chrétiens car elle ne se manifeste pas d’abord dans des lieux, comme des églises, ni dans des liturgies. Et pourtant, un regard plus intérieur pourra saisir, dans le jeu des relations humaines les plus quotidiennes, une présence du sacré : inscription dans un monde symbolique fait de relations réciproques, sentiments de compassion, et aussi sentiment d’être investi d’une responsabilité envers autrui et envers l’ensemble de la famille humaine. Je crois profondément que cette authentique spiritualité chinoise peut enrichir et renouveler notre manière d’être Chrétien et d’agir en Chrétien, trop souvent teintée par l’individualisme contemporain.

6) Qu’avons-nous à leur apporter, quelle vision du monde occidental et de la chrétienté ont les Chinois,
qu’attendent-ils de nous en cette période d’ouverture de la Chine ?

7) Quel est l’impact des Jeux-Olympiques ?
8) Quelle différences fondamentales voyez-vous entre les religions, philosophies et modes de pensées occidentaux et asiatiques ?
9) Que signifie pour vous ce thème des « voix du silence » ?
10) Quelle expérience vous a le plus marqué
depuis votre arrivée en Chine ?

…..    Lire la suite des 10 questions de  l’interview de Thierry Meynard

La première traduction des Entretiens de Confucius en Europe

Thierry MEYNARD, sj (professeur associé, Université Sun Yat-sen, Canton) avait fait une Conférence au Collège de France, à Paris le Mardi 16 février 2010 « Confucius Sinarum Philosophus »

ConfuciusLa publication à Paris du Confucius, Philosophe des Chinois ( Confucius Sinarum Philosophus, 1687) marque les débuts de la sinologie européenne. Véritable encyclopédie de la pensée chinoise, l’œuvre est le résultat d’une centaine d’années d’effort collectif de la part de missionnaires Jésuites en Chine. Notamment, étaient présentés pour la première fois en Europe les Entretiens de Confucius, traduits en latin avec les commentaires d’interprètes des dynasties Song et Ming. Ce livre a largement diffusé dans toute l’Europe le nom de Confucius, version latinisée de Maître Kong. Il a eu une répercussion importante sur des intellectuels comme Pierre Bayle, Malebranche, Leibniz, ou Voltaire, imposant l’image d’une Chine philosophique qui allait perdurer jusqu’au début du dix-neuvième siècle.

Dans un premier temps, nous avons retracé la genèse des traductions en langue occidentale des textes confucéens, utilisées d’abord comme manuels de langue et de culture, puis comme justifications à des stratégies missionnaires d’inculturation. Le choix d’effectuer des traductions littérales des textes, au mot à mot, a permis cependant de rester près du sens original, même s’il existe parfois certains infléchissements.

Puis, nous avons examiné le choix éditorial qui fut fait de présenter ensemble le texte classique avec ses commentaires. Nous avons montré comment cette lecture combinée du texte classique et des commentaires s’appuie sur une longue tradition herméneutique en Chine. Nous avons eu à nous demander en quel sens cette méthode est différente de la lecture des textes classiques en Europe et ce qu’elle induit comme rapport au texte.

Passant de la forme au contenu, nous avons procédé à une analyse de l’image de Confucius telle qu’elle se donne dans la traduction, en la comparant avec le texte classique et ses commentaires chinois. Par exemple, concernant la présentation de Confucius comme philosophe, une telle présentation trouve-t-elle une assise dans le texte classique, ou bien, s’agit-il d’une pure construction sans fondement?

Toujours à partir de la confrontation entre la traduction latine et les textes chinois, nous avons été amenés à examiner la présentation de certaines idées majeures du confucianisme. Par exemple, la vertu cardinale Ren est présentée essentiellement à partir de son interprétation néo-confucéenne, permettant ainsi de suggérer une correspondance avec la charité chrétienne. De même, l’interprétation de la notion de volonté, centrale dans le projet de transformation morale de l’individu dans le confucianisme, suggère de fortes similarités avec le thème, à la fois stoïque et chrétien, de la victoire sur soi. Enfin, la conception du pouvoir politique qui se dégage de la traduction, même si elle s’ancre dans l’ ordre impérial de la dynastie Ming, peut aussi être lue à partir de la vision politique des Jésuites. Dans ces trois domaines de la morale, de la transformation de soi et de la politique, cette traduction des Entretiens montre la fécondité de la figure de Confucius, qui a permis d’engager un dialogue philosophique entre néo-confucianisme et pensée européenne à l’âge classique.

Ci-dessous, une gravure présentant Confucius.
Confucius

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