Croire pour aimer
Un ouvrage essentiel pour lire les trois lettres de saint Jean
Croire pour aimer cherche à conjoindre les deux axes de la littérature johannique, ici développés comme jamais de l’intérieur de l’alliance biblique
L’auteur, Yves Simoens sj, est professeur d’Écriture Sainte aux Facultés Jésuites de Paris (Centre Sèvres). Il enseigne également l’évangile selon Jean à l’Institut Biblique Pontifical de Rome.
Le livre est en vente en ligne, sur le site de la librairie du Centre Sèvres en ligne.
Présentation de l’éditeur
Une fréquentation antérieure du quatrième évangile et de l’Apocalypse de Jean incite à étudier les épîtres attribuées à Jean. Le propos demeure le même : traduire d’aussi près que possible en français l’original grec ; ensuite l’interpréter en accordant tous ses droits au sujet lecteur dans la Tradition catholique et la culture de notre temps.
Le titre, Croire pour aimer, cherche à conjoindre les deux axes de la littérature johannique, ici repris et développés comme jamais de l’intérieur de l’alliance biblique. Croire est nécessaire pour aimer. Si l’agapè est source et achèvement, la foi-confiance lui est indispensable. Ce ne sont pas des notions ou des réalités abstraites, traduites dans des substantifs. Ce sont des actes reflétés dans des verbes, eux-mêmes articulés au Verbe, au Logos du Père dans l’Esprit. I
ls supposent pour être compris d’être situés au cœur de l’alliance.
Les sous-titres internes à l’ouvrage adoptent le libellé original en grec : De Jean A, B et C. Ce type de désignation par lettres alphabétiques identifie les textes comme des documents d’archives plutôt que comme des créations littéraires.
L’interprétation se trouve ainsi libérée au profit d’une théologie de l’alliance, selon les deux volets complémentaires de l’Ancien et du Nouveau Testament, dans le respect d’autres principes herméneutiques toujours possibles pour des confessions de foi ou des horizons culturels différents.
Extrait : « Palper » (p. 35-38)
Le verbe est rare. Il est utilisé dans l’Ancien Testament grec de la LXX pour le geste d’Isaac aveugle, palpant Esaü et Jacob (Gn 27,12). On le retrouve chez Luc dans les pa
roles du Ressuscité aux apôtres :
« Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez qu
e j’en ai » (Lc 24,39).
Il revient dans le discours de Paul à l Aréopage, toujours sous la plume de Luc, en un sens un peu différent :
« Pour chercher Dieu, comme pour le palper et le trouver » (Ac 17,27).
L’auteur de l’homélie aux Hébreux le reprend pour signifier l’expérience chrétienne :
« Vous ne vous êtes pas approchés d’une expérience palpable » (He 12,18).
Harnack y lit une expérience spirituelle plus qu’historique. Brown refuse cette interprétation. L’interprétation juste se trouve sans doute, comme souvent dans ce genre de discussion, à la jonction des réalités trop vite opposées : entre histoire et Esprit, sans opposition ni exclusion. Comment ce corps n serait-il pas tout autant médiation adéquate de l’Esprit ? Le sensible gagne à ne pas être opposé au spirituel. Le renvoi au Ressuscité est implicite, sans exclure Jésus avant sa résurrection, indispensable à la perception dans la foi du Vivant vainqueur de la mort et du péché. II n’est pas nécessaire de postuler une expérience exceptionnelle d’apparition.
À ce sujet, le résultat principal du beau livre de Glenn W. Most sur l’épisode Thomas en Jn 20,24-29 mérite d’être évoqué, fût-ce en le résumant ici. Le verbe utilisé par Thomas en Jn 20,25 n’est pas à vrai dire « palper » comme en 1 Jn 1,1. Il est redoublé en : « jeter mon doigt dans la trace des clous » et « jeter ma main dans sa plèvre ». Il y a surenchère, hyperbole comme l’écrit G. Most. Le défi qui consiste à employer un vocabulaire aussi corporel et sensible au sujet du corps ressuscité est encore accru par rapport au premier verset de la première épître. Le commentaire qu’en fait l’auteur cité n’en prend que plus d’acuité.
« Jean a résolu brillamment l’aporie narrative que le doute hyperbolique de Thomas avait engendrée. En effet, jésus n’a pas refusé la demande de Thomas,
il ne l’a pas non plus vraiment satisfaite. En lui offrant de toucher son corps, Jésus a suggéré que son corps pouvait être touché, sans prouver néanmoins
qu’on puisse le faire. En retirant sa demande de toucher le corps de Jésus, Thomas a laissé la question de la matérialité de son corps entièrement ouverte.
Nous savons que son corps peut être vu (Jean 20, 20 ; comparer 20, 29), mais nous ne saurons jamais s’il avait pu être touché. Quel type et quel degré de
matérialité le corps de Jésus a-t-il réellement ? Jean s’est gardé de la révéler. »
Ce brillant commentateur cherche à rendre compte par la terreur et l’effroi l’abstention par Thomas des gestes qu’il avait prétendu donner.
« Si l’état de Thomas est effectivement celui de la terreur, il s’agit avent tout d’une terreur sacrée. Confronté àa la réalité de ce qu’il avait précédemment exclu selon les lois du monde naturel, Thomas reconnaît à sa grande horreur que ce qui est devant lui en la personne de Jésus est un mysterium religieux
sublime. Il ne s’agit pas simplement de l’homme qu’il pensait connaître, mais plutôt d’un étre d’un tel pouvoir surhumain transcendant que le simple fait de
se trouver dans sa proximité – pour ne rien dire de la tentative de le toucher, voire d’enfimcer son doigt dans sa chair – le remplit d’une terreur écrasante.
Frappé d’une terreur qui dépasse de loin le simple instinct de survie, Thomas profère des paroles qui affirment sa reconnaissance totale de la divinité de
Jésus et sa soumission totale à celle-ci, dans l’espoir qu’une telle affirmation d’une piété hyperbolique puisse annuler et rédimer son affirmation précédente d’impiété hyperbolique et puisse ainsi le sauver. [...] Ainsi la seule chose que la plupart des gens pense savoir sur Thomas l’incrédule, à savoir qu’il a mis ses doigts dans les plaies de jésus, est fausse, au moins selon le texte de l’évangile de Jean, la seule source reconnue de cette histoire. »
C’est d’une telle crainte révérentielle, pour reprendre une terminologie reconnue dans l’histoire des récits bibliques et de la spiritualité, qu’est aussi envahi Pierre en Lc 5,8, à la vue de l’abondance des poissons pour « la pêche miraculeuse ». Il est possible d’en dire autant pour les dispositions des femmes en conclusion de « la première finale de Marc » en Mc 16,8. Elles ne sont pas atteintes d’aphasie. Elles gardent le silence comme la femme façonnée par Dieu pour l’homme en Gn 2,22-23. Elles expriment ainsi dans leur comportement plus éloquent que des paroles leur émerveillement devant l’accomplissement de leur lien nuptial, en contexte de résurrection, avec le Ressuscité. C’est sans doute d’ailleurs pourquoi le texte de Marc souligne à ce point cette révélation faite non par un ange mais par un « jeune homme » en Mc 16,5. Il n’est pas sans rappeler le même personnage, désigné par le même terme au cours de la Passion en Mc 14,51, où beaucoup lisent l’évocation de l’évangéliste lui-même.
Tout ceci pour souligner à nouveau que le geste de « palper » dans notre premier verset de 1 Jn gagne à relever d’un traitement tel de « la parole de la vie » qu’il puisse à la fois renvoyer à l’expérience de la communauté primitive et à celle de la communauté des croyants que « nous » constituons encore aujourd’hui. Cette « parole de la vie » ne cesse de s’actualiser parce qu’elle est affranchie d’un coefficient qui ne serait qu’historicisant.









