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par Manuel GRANDIN sj
Jésuites : ce nom étrange ne signifiait rien pour moi jusqu'à mon arrivée en métropole en Septembre 1992, et pour cause : né en Martinique - que tes oeuvres sont belles ! -, les jésuites en avaient disparu depuis le 18 ème siècle. C'est à Lyon, à l'âge de 17 ans, que j'entendis parler d'eux lors d'une retraite animée par le Chemin-Neuf. L'itinéraire proposé pour écouter davantage la voix du Seigneur et prêter l'oreille de mon coeur avait été élaboré par un certain Ignace qui avait encore, semblait-il, des condisciples. Dès l'année suivante, je pus les apercevoir au Séminaire d'Avignon où j'avais été envoyé par mon évêque puisque le Père, l'Eglise et le monde semblaient m'appeler. Là sévissaient les jésuites Claude Viard, Michel Rondet et parfois Pascal Sevez. Après deux ans là-bas, il me fut donné d'étudier pendant deux années la philosophie au Centre Sèvres à Paris. Je les vis donc d'assez près et osai bientôt frapper à la porte du noviciat pour inventer avec Dieu l'avenir qu'il me donnait. Pourtant en y repensant bien, les jésuites ne m'étaient pas entièrement inconnus. En effet, mon père était abonné aux Cahiers pour Croire aujourd'hui et il aimait chantonner Le Seigneur reviendra du Père Duval. Mais surtout, au nord de mon île, un site touristique porte le beau nom de Trace des jésuites. Il s'agit d'un sentier en pleine forêt tropicale par lequel ils passaient jadis, bravant maints dangers, pour rendre visite aux esclaves de la côte. Ce chemin ardu et fleuri évoque pleinement selon moi ce qui anime la vie jésuite : le désir de suivre courageusement et joyeusement le Christ à la trace pour être au service des autres sur les terres désolées, terre d'exil, sans printemps, sans amandier. C'est avec l'aide des paroles du jésuite Didier Rimaud que je voudrais donner à entendre ce que j'ai traversé depuis huit ans sur cette trace, évoquant d'abord le noviciat et l'année de service-ville qui l'a suivi, puis les trois années d'études de théologie à Paris, et enfin la Régence à Toulouse au coeur de ce monde jusqu'en juin dernier.
Jésus qui m'a brûlé le coeur Le noviciat à Lyon fut un bon temps d'intimité avec ce Jésus qui brûle le coeur et je pus y dépasser quelques unes de mes illusions et de mes résistances. Plusieurs moyens étaient proposés : la prière personnelle et commune au carrefour des Ecritures ; la lecture spirituelle ; le temps pour vivre en grâce avec des frères et des stages pour progresser dans la disponibilité intérieure. Un souvenir marquant : « l'expériment » de pèlerinage où Dieu a su forcer mes pas à l'aventure. Nous étions deux sur les routes de Savoie demandant l'hospitalité et nous rendant à un camp MEJ pour faire le Tour du Mont Blanc. D'une part, j'exècre la marche et d'autre part, c'était en juillet 98, grand moment de football - ma passion ! - et au noviciat, pas de télé. J'ai apprécié la délicatesse du Seigneur qui m'a permis de voir chez nos hôtes les plus beaux matches. De riches échanges eurent lieu, autant spirituels que sportifs : un vrai « clin d'Dieu ». En ces temps-là, je pus découvrir avec plaisir combien les jésuites étaient des hommes pudiques, touchés par l'amour de cet homme qu'on appelle Jésus et qu'ils avaient l'art de choisir les moyens adéquats pour accomplir les oeuvres du Père. Mon plus grand bonheur fut de sentir comme jamais que j'étais aimé : Dieu est tendresse et il aime ma vie et il me fait confiance. Bien sûr les combats ne manquèrent pas au noviciat ni surtout durant le service-ville Plein-Vent quand j'étais détaché en quartiers populaires en Essonne avec les Scouts de France. La principale difficulté était de vivre la tension croissante entre un attachement au Christ et une grande propension à me rechercher dans une boulimie d'activités et de relations. C'est grâce à la prière, à la bienveillance de quelques « grands frères » et à un travail de développement personnel, que je pus en confiance m'engager sur cette voie et décider de faire de mon mieux Pour que l'homme soit un fils à son image, Manuel Grandin Ce fut ensuite le retour à Paris pour me confronter d'une part à la tradition biblique et à la pensée de l'Eglise, et d'autre part pour approfondir mon vécu apostolique. J'ai donc retrouvé le Centre Sèvres ainsi que la joie de progresser dans l'intelligence de la foi et de côtoyer des compagnons d'autres provinces. Toutefois il fallait fréquemment résister aux tentations de la comparaison, du perfectionnisme et du jugement sur les autres sensibilités dans l'Eglise. Ces trois ans me permirent dans le même temps d'être associé à la mission de compagnons plus âgés, soit en communauté (cours de Langues), soit ailleurs comme à Franklin, à Manrèse ou à la ProVoc (Promotion des Vocations) car l'Eglise appelle encore à peiner pour le Royaume aux travaux de la moisson. M'apparurent plus clairement mon goût des autres mais aussi les contraintes du réel sur le plan personnel (comment rester fidèle aux voeux et vivre quelquefois dans la nuit, la longue nuit où l'on chemine ?) comme sur le plan du Corps de la Compagnie (une histoire parfois lourde à porter ; le vieillissement). Le défi consistait ici à s'inscrire dans la durée et à passer sans cynisme ou amertume excessive de l'admiration béate à une affection plus sereine pour des frères se révélant bien vulnérables. Il s'agissait également de s'exercer à la confiance comme l'illustre cette aventure en Espagne à l'été 2002. Le projet : ramasser des oranges près d'Alicante, histoire de partager la vie simple de saisonniers proches de jésuites. Mais, surprise à mon arrivée : plus de place. Je pouvais loger dans une confortable communauté mais je devais chercher un autre job dans un espagnol approximatif. Pendant 10 jours, j'ai erré dans la ville pour proposer mes services mais la réponse à chaque fois : no trabajo ! On me proposa alors d'être chauffeur bénévole dans une association pour « sans-papiers ». Cela valait mieux que de ne rien faire. Je devais assurer les petits trajets de gens venus d'Europe de l'Est et d'Afrique du Nord. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de constater que plusieurs d'entre eux avaient repéré mes tentatives et qu'ils s'étaient bien amusés de voir un jour la police contrôler un peu virilement mes papiers, me croyant l'un d'eux ! Ma modeste galère avait finalement produit confiance et humour dans les échanges avec des pauvres que je n'avais pas choisis. Encore une précieuse leçon ! La fin de cette période coïncida avec bonheur avec un mémoire de théologie sur la filiation ( pour que l'homme soit un fils ), la préparation du pèlerinage Manresa 2003 et une enquête anthropologique en Martinique, avec un compagnon de la Réunion, sur les manières créoles de croire. Ces trois activités me confirmèrent, sans faire taire pour autant mes doutes, dans mon désir de me fier à l 'Esprit qui m'appelle à vivre dès aujourd'hui de la vie de Dieu. Puisqu'il est avec nous Les deux ans de Régence toulousaine à DynaMéca m'offrirent enfin l'occasion de participer pleinement à l'élan de la Province. Je pus y acquérir une petite expérience professionnelle et ouvrer humblement avec d'autres à ce que la force et l'argent ne soient pas les maîtres. Cette école de production en tournage-fraisage pour des jeunes écartés du système scolaire fut doublement un lieu de Passion : à la fois profonde épreuve (ouf, il était avec nous pour ce temps de violence ) et enthousiasme confirmé pour le service des plus petits et l'animation. Mon quotidien était tissé de conflits et de complicité. Je pense par exemple à une journée d'examen où je devais aider à l'atelier un de nos « attachiants » handicapé par un poignet foulé. Ma tâche n'était plus de lui faire la morale, un CV ou un cours de maths, mais juste d'exécuter ce que lui me demandait de faire avec mes mains maladroites. Ses sourires gentiment moqueurs après mes manouvres et la joie partagée après les résultats témoignent de la grâce reçue là. Néanmoins, j'ai rarement autant perçu l'abîme entre nos bonnes volontés et les tâches à accomplir : devant tant de souffrances, comment entonner un chant d' espérance ? Jamais non plus ma solitude existentielle au sein de la Compagnie ne fut ressentie si cruellement : je me suis senti plongé dans la mort de Jésus. Par bonheur, les moyens ignatiens, un certain amour fraternel et des liens forts avec amis et proches m'aidèrent à entendre le cri de Jésus à ses amis : « Séchez vos pleurs ! Prenez ma joie ! ». Mon chemin de conversion s'est donc poursuivi avec une conscience plus aiguë que, dans ce monde Dieu veut plus de joie moins de détresse, et que c'est avec nos petites mains qu'il peut y parvenir. Deux choses ont grandi en moi à Toulouse : une liberté intérieure liée au lent renoncement à être un « bon jésuite » performant et jamais râleur ; et le désir de chercher avec d'autres la trace et le visage du Christ caché au cour du monde comme un feu. Et le sentier continuera, je l'espère, vers d'autres étapes où la joie de servir le serviteur de l'homme et la Croix qui fait mourir seront présentes, signes d'une croissance sans cesse à recevoir. Jésuites : ce nom m'est devenu de plus en plus familier. Et déjà huit ans de marche à la suite du Christ sur notre trace où j'ai noté à la fois des rencontres qui m'ont fait fredonner que le bonheur a jailli du tombeau et des écueils qui donnaient envie de rebrousser chemin.
Note : en bleu des extraits d'hymnes de Didier Rimaud
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Jésuites : serviteurs
de la mission du Christ - © Compagnie de Jésus |