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Être théologien
aujourd'hui
dans l'Église de France

Michel FÉDOU sj
Professeur au Centre Sèvres
Facultés jésuites de Paris

Sans doute y a-t-il bien des façons d'être théologien aujourd'hui, selon qu'on est enseignant, ou chercheur, ou engagé dans un travail directement pastoral… ou tout cela à la fois ! D'ailleurs, la tâche théologique est de plus en plus une tâche partagée : nul ne peut vraiment l'exercer sans être à l'écoute de ce que disent d'autres théologiens, sans s'enrichir de leurs propres réflexions, sans entrer aussi en débat avec eux ; surtout, ce travail implique une constante attention à ce que vivent et pensent les chrétiens « sur le terrain » – eux qui, sans être des théologiens de métier, apportent à ceux-ci le témoignage de leur expérience et contribuent de maintes manières à leur tâche de réflexion.

Cette tâche relève d'un service demandé par l'Église, et cela, tout d'abord, en faveur des communautés chrétiennes qui ont besoin d'être éclairées dans leur intelligence de la foi. Un théologien devrait toujours avoir à l'esprit qu'il ne travaille pas pour lui-même, mais pour le corps ecclésial dont il doit percevoir les attentes. Dans le cas de l'Église de France, il lui faut donc prêter attention aux questions spécifiques qui se posent aux membres de cette Église : la situation créée par la diminution du nombre de prêtres, les manières de repenser la structuration de la vie diocésaine, les incidences sur la question des ministères, les débats autour de la liturgie et de la catéchèse, les problèmes liés à l'héritage de la tradition « laïque », les relations entre les catholiques et les autres chrétiens, la manière de se situer par rapport au judaïsme et à l'islam…

Sur ces questions comme sur d'autres, le théologien doit prendre le temps d'écouter, d'analyser, de comprendre ; il doit aussi exercer, par rapport aux situations rencontrées, un vrai travail de discernement à la lumière des Écritures, de la tradition de l'Église et des enseignements magistériels. Certes, on n'attendra pas de lui qu'il réponde immédiatement à toutes les questions soulevées ; comment d'ailleurs le ferait-il isolément, quand il s'agit de questions qui ne pourraient être résolues qu'à la faveur d'un consensus au niveau de l'Église locale ou de l'Église universelle ? Mais c'est déjà beaucoup qu'il permette de bien formuler ces questions, qu'il aide à en saisir les enjeux, et qu'il éclaire les communautés chrétiennes sur les chemins à suivre.

Nous sommes d'autre part confrontés, dans la France d'aujourd'hui, à la situation suivante : alors même que le christianisme reste majoritaire, beaucoup ignorent largement son histoire, ou n'ont qu'une connaissance très vague (quand elle n'est pas déformée !) de ses origines. Cette situation exige du théologien qu'il aide à redécouvrir la tradition chrétienne dans sa genèse et son développement, et qu'il s'efforce de redonner accès aux éléments fondamentaux de la foi. La tâche qui lui incombe ici ne consiste pas seulement à expliquer de manière savante le sens des énoncés dogmatiques (bien que cette tâche soit évidemment nécessaire) ; elle consiste aussi à faire connaître de façon plus élémentaire ce qui est à la source même du christianisme, ainsi que les étapes significatives de son histoire et la portée de ses doctrines – cela avec des mots qui puissent parler à nos contemporains, en sorte que ceux-ci soient non seulement informés mais nourris.

L'expérience des groupes bibliques – l'un des fruits majeurs de Vatican II – a certainement apporté une contribution très importante dans ce sens, du moins pour ce qui est des origines de la foi, et il est vital qu'elle puisse se poursuivre et se développer encore. Mais le théologien a une responsabilité particulière pour raviver la connaissance de l'histoire du christianisme, et pour faire entrer dans une intelligence de la foi qui soit éclairante et qui puisse répondre à l'attente spirituelle de notre temps.

Or son travail a une portée qui dépasse de loin les frontières de l'Église. Rappelons d'abord que la société française, comme d'autres sociétés occidentales, est en butte à des questions éthiques particulièrement graves, telles que le statut de l'embryon ou l'euthanasie ; les moralistes chrétiens doivent ici apporter leur propre contribution, non seulement au bénéfice des communautés ecclésiales mais pour le bien de la société elle-même. On attend aussi des théologiens qu'ils puissent prendre position sur d'autres sujets très actuels, dans des domaines aussi divers que ceux de l'économie, des rapports entre la science et la foi, de la culture et de l'art…

Ils doivent en tout cas porter le souci d'un débat exigeant avec les incroyants ainsi qu'avec les autres croyants. De fait, la société française est marquée par diverses formes d'incroyance – qu'il s'agisse d'un athéisme militant, ou de plaidoyers pour des « sagesses sans Dieu », ou encore d'une sorte d'indifférence par rapport à la question de l'Absolu –. D'autre part, elle a connu ces dernières décennies une expansion de l'islam, et dans une moindre mesure du bouddhisme, ainsi que le développement de nouvelles formes de religiosité.

Ce sont là autant de défis pour le théologien chrétien, qui doit certes, chaque fois qu'il lui est possible, entrer en dialogue avec les incroyants et les autres croyants, mais qui n'en est pas moins tenu de dire ce qui, aujourd'hui comme hier, rend le christianisme « crédible » et permet de « rendre raison de l'espérance qui est en nous » (1 P 3, 15).

Michel Fédou sj

 

 

Pour en savoir plus :

> Le christianisme ne peut renoncer à la raison

> Tout le programme de Théologie en un seul volume aux Editions Eyrolles

> Question inéluctable :
Le dialogue interreligieux dans le livre
"Les religions selon la foi chrétienne"
de Michel
Fédou, sj

> Le Fils unique et ses frères Unicité du Christ et pluralisme religieux

> Bibliographie de Michél Fédou

> L'exégèse patristique de Romains 9-11 Grâce et Liberté Israël et nations Le mystère du Christ

> L'éthique aujourd'hui,
les grandes tendances (Cahier Mediasèvres n°152)

> Cahier Mediasèvres n°154 Présence de la vie religieuse dans
le monde d'aujourd'hui

> La dimension internationale de la vie religieuse Cahier N°143

> L'éthique aujourd'hui,
les grandes tendances (Cahier Mediasèvres n°152)

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