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Un très beau récit du Père Jean Magnan, jésuite, membre de la communauté des Frères et Pères de La Chauderaie, près de Lyon Comme chaque maison, La Chauderaie a une âme, un mystère. Une image forte me revient constamment quand je pense aux trente-cinq pensionnaires qui sont réunis ici. À l'heure de la messe, du repas, ou de la télévision, des pères handicapés par l'âge ou la maladie prennent entre leurs mains les chariots des grands malades pour les emmener se restaurer, prier ensemble à la chapelle ou tout simplement se rendre à la télévision du soir.
Dans ce cortège chacun tient sa place. Un des plus impressionnants, c'est un jésuite un peu plus âgé que moi. J'ai vécu avec lui quelques moments au temps de ma jeunesse religieuse. Il me regarde fixement, je lui dis mon nom, lui rappelle le lieu où nous nous sommes connus. Mais il a sombré définitivement dans un ailleurs inabordable, et ne répond pas. Ses grands yeux ouverts sur l'infini ou clos sur sa solitude témoignent d'une absence indicible. D'autres ne parlent pas mais portent dignement leur impotence. On sent leur souffrance, on s'en approche avec respect, on se risque à quelques mots mais le guichet s'ouvre rarement. La communication avec eux, c'est tout un art, certains y arrivent. Sur un fauteuil roulant un père plein de dignité souffrante, est acheminé à la table spéciale de ceux qui ont besoin d'être aidés pour prendre Leur nourriture. Il fut l'animateur de je ne sais combien de colonies de vacances, le père de beaucoup d'enfants. Il aimait rire et faire rire. Le voilà complètement immobilisé. Parfois, il geint suffisamment fort pour que tout le réfectoire l'entende et communie à sa souffrance. Il est plein de noblesse. Comme une colonne de sainteté au milieu de nous Un autre commence son Alzheimer, ne s'en rend pas compte, pose vingt fois par repas la même question. Cherche des mots, que sa mémoire ne rattrape pas. Pique de belles colères qui n'impressionnent que lui, et se console avec quelques verres de vin, sous L'oeil protubérant de quelques bons pères jésuites vertueux qui ne peuvent admettre un tel laisser-aller chez un religieux. Je l'encourage doucement à boire, au grand scandale de dame Vertu. Si tel est son plaisir, pourquoi l'en priver, la vie est si courte? Jean Magnan Un de mes grands amis est aveugle à 100 %. Ancien chercheur au CNRS, pétri d'humour et de culture, disciple de Pascal avant même d'être disciple de saint Ignace, il m'initie aux Pensées et au Mystère de Jésus. Arrivant chez moi, tous Les matins, précédé de sa grande canne d'aveugle, il chante avec moi l'office. Un bonheur que de prier les psaumes avec lui. J'aime lui faire des farces. Un jour, contrefaisant ma voix, je lui demandai de bien vouloir m'écouter en confession et me conseiller. Je lui dis alors que j'étais une veille dame, que j'habitais un mouroir et que je voulais faire une provision de pastis pour passer le temps et avais besoin de son autorisation. Il sentit la supercherie, éclata d'un rire immense qui nous réconcilia avec l'existence. Certains ont été mêlés à L'histoire de l'Église. Je me régale à parler avec eux du P. Arrupe, des pères de Lubac, Teilhard, de l'histoire du Concile. Quelle période merveilleuse nous avons vécue! Que c'est bon de se la faire raconter par ceux qui l'ont connue de près! D'autres ont fait signe à la terre entière. S'ils n'ont pas eu la joie de voir des jeunes suivre la route de la vie consacrée, ils ont la fierté d'avoir fait naître de multiples témoins d'Évangile qui se sont engagés au nom de leur foi sur les chemins difficiles de la responsabilité politique ou religieuse. C'est un régal que de les entendre raconter la vie de leurs amis! P. Armand Vachoux J'ai retrouvé avec émotion Armand qui m'a sauvé la vie en montagne. Remontant jusqu'à la faille de rocher dans laquelle je m'étais coincé et dont je n'arrivais pas à sortir. Il arriva à me sortir de cette impasse qui me faisait trembler d'angoisse et de vertige. Armand, ce grand alpiniste, coincé maintenant dans son fauteuil roulant. Le seul à regarder les matchs de l'OM avec moi. Ne dit rien et vit son Parkinson avec le sourire. Un frère. Fernand, lui, aime citer les grands auteurs et raconte souvent des blagues. « Pardon, Madame, excusez-moi de venir vous déranger à nouveau, pourriez-vous me rendre un service. Pourriez-vous m'effacer le prix du timbre de 0,50 Euros que je viens de vous acheter, c'est pour offrir. » Il y aurait tellement de trésors à présenter dans cette bibliothèque vivante qu'est la communauté de la Chauderaie... une bibliothèque dont je n'ai pas encore fait le tour. Les rayonnages sont pleins de livres à découvrir, à déchiffrer, à connaître. Jean MAGNAN
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Jésuites : serviteurs
de la mission du Christ - © Compagnie de Jésus |