Augustin d’Hippone (354-430) est, parmi les Pères de l’Église, celui qui a laissé l’oeuvre la plus importante. Sa vie nous est aussi bien connue. Ses Confessions, ses Dialogues philosophiques et ses Rétractations comportent de nombreuses notations biographiques. Mais nous avons aussi le récit de sa vie par son ami Possidius, évêque de Calama.
Une vie contrastée
Sa conversion, une expérience qui dura quatorze ans, dessine une ligne de partage dans son existence. Né à Thagaste (Souk-Ahras en Algérie) dans une famille de niveau moyen, il se distingue rapidement par ses qualités intellectuelles. En 365, il veut poursuivre ses études de lettres et d’éloquence (rhétorique) à Madaure (M’daourouch), mais, faute de ressources, il doit rentrer chez lui. Cinq ans plus tard, il part à Carthage et devient un brillant rhéteur.
En 372, la lecture de l’Hortensius de Cicéron lui fait faire un premier pas vers Dieu. Pendant dix ans, il incline vers le manichéisme, mais une entrevue avec Fauste de Milève (en 382-383) le déçoit. En 384, devenu rhéteur à Milan, il rompt avec ce groupe. Il rencontre alors Ambroise et Simplicianus. La lecture des Libri Platonicorum le touche, mais Augustin hésite. La lecture des épîtres pauliniennes en 386 n’emporte pas encore sa décision, mais vient l’épisode du jardin de Milan, où, raconte-t-il dans les Confessions, entendant une voix lui dire : « Prends, lis ! Prends, lis ! », il ouvre l’Évangile et en est bouleversé. C’est alors que tout bascule.
Augustin abandonne son poste de rhéteur et se retire avec quelques amis à Cassiciacum pour se consacrer à la prière et aux dialogues philosophiques. Dans la nuit de Pâques 387, il reçoit le baptême, en même temps que son fils Adéodat. Il décide alors de retourner à Thagaste où il invite quelques amis à vivre avec lui en communauté. S’étant rendu à Hippone (Annaba), il est ordonné prêtre en 391. Quatre ans plus tard, il est consacré évêque coadjuteur d’Hippone et devient évêque titulaire quelques mois plus tard.
Moine évêque, Augustin souffre de l’éloignement de ceux avec lesquels il a mené une vie commune au monastère d’Hippone. La chute de Rome lui donne l’occasion d’écrire La Cité de Dieu et ses Rétractations où, reprenant un à un tous ses ouvrages, il y apporte rectifications et compléments, à la veille de sa mort, le 28 août 430, à Hippone assiégée par les Vandales.
Deux grands traités
Dès sa conversion, Augustin s’est exercé à comprendre le mystère de Dieu
en se laissant saisir par son dynamisme, l’amour trinitaire. Dans ses
Homélies sur Jean, il écrit :
« Le Père, le Fils et l’Esprit-Saint viennent à nous
quand nous allons vers eux, ils viennent nous offrir leur aide, nous, nous leur offrons notre obéissance.
Ils viennent nous illuminer tandis que nous contemplons,
ils viennent nous emplir tandis que nous accueillons. »
HOMÉLIES SUR JEAN (76, 4).
Un échange, un don sans cesse renouvelé de la part de la Trinité se réalise
alors et nous sommes introduits à la vie trinitaire. Un autre ouvrage, publié à peu près à la même époque que le De Trinitate, a largement marqué la pensée ultérieure : c’est La Cité de Dieu. Augustin y propose une apologie de la vraie religion, celle qui conduit à la béatitude :
« Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu a engendré la cité terrestre, l’amour de Dieu poussé jusqu’au mépris de soi a engendré la cité céleste. »
LA CITÉ DE DIEU (XIV, 28).
Longuement réfléchi, ce thème des deux cités a donné lieu à de nombreuses controverses. Si on peut y voir l’opposition entre Rome et la Jérusalem céleste, il ne faudrait cependant pas assimiler trop rapidement la cité de Dieu à l’Église, comme cela a été fait.
Les effets malencontreux d’une polémique
En s’arrêtant aux seuls écrits de la controverse pélagienne, sortis de leur
contexte, ou à sa relecture par le jansénisme (voir Jansénisme), on a souvent reproché à Augustin de développer une conception pessimiste de l’homme. Cette composante existe mais elle est tardive : elle date environ de 415, découle des impératifs de la polémique et demande à être nuancée.
C’est en effet durant ses débats avec Pélage, et plus encore avec les disciples de celui-ci, qu’Augustin développe sa conception des relations entre la grâce de Dieu et la liberté de l’homme. Il insiste alors sur la première, sans méconnaître cependant l’importance de la seconde. Dans ses Rétractations, il écrit : « Dans mon livre Sur l’esprit et la lettre, j’ai violemment combattu les ennemis de la grâce de Dieu » (II, 37), c’est-à-dire les pélagiens, qui comptaient plus sur eux-mêmes que sur l’action de Dieu pour se convertir, et il précise : « Le livre par lequel j’ai répondu à Pélage pour défendre la grâce et non attaquer la nature, qui est délivrée et régie par la grâce, est appelé De la nature et de la grâce. » (II, 42.)
Pareillement, une exégèse erronée de Paul (Épître aux Romains, 5, 12), due à la mauvaise traduction latine de la Bible (Vetus Latina) ainsi qu’à une volonté polémique, conduit Augustin, sur la question du péché originel et du baptême des petits enfants, à un durcissement excessif qui, faute d’être replacé dans son contexte, conduit à des contresens sur sa pensée. Ceux-ci furent radicalisés par un certain augustinisme.
Une anthropologie optimiste
La prédication d’Ambroise l’ayant sensibilisé à la dimension spirituelle de l’image de Dieu en l’homme, Augustin est souvent revenu sur ce point dans ses divers commentaires du livre de la Genèse. Il insiste sur le thème de la création de l’homme, tout en rappelant que celui-ci, selon l’orientation que prend son coeur, peut se détruire ou s’accomplir, d’où le rôle décisif de la conversion.
Augustin, qui a fait l’expérience de la conversion tout au long de sa vie, insiste à maintes reprises sur sa nécessité pour l’accomplissement de l’être. C’est par la conversion que « la créature prend forme et devient créature parfaite ». L’évêque d’Hippone en vient alors à la formation. Dépendant de forma, le terme formatio est difficile à traduire en français. En réalité, Augustin veut désigner par là la réalisation de l’être, qu’il exprime par les métaphores de l’illumination et du repos en Dieu. Cela n’est pas sans évoquer la divinisation, où la liberté et la grâce agissent de concert. |